Le ministre des affaires étrangères à M. de Corcelles.

«2 décembre.

«Si le pape s'est embarqué, votre mission étant évidemment terminée, je n'ai pas besoin de vous dire que vous aurez à contremander l'expédition qui avait pour but de l'appuyer. Quant aux éventualités que peut faire naître le départ de Rome du souverain-pontife et son arrivée en France, je puis d'autant moins vous en entretenir en ce moment, qu'avant de rien arrêter sur une matière aussi grave, nous aurions à prendre les ordres de l'Assemblée nationale.

«Signé: Jules Bastide.»


De ce que vous venez de lire, il résulte que le gouvernement du général Cavaignac n'a point voulu intervenir, et n'est intervenu en aucune façon dans les affaires intérieures, non pas de la république romaine, qui n'exista que deux mois plus tard, mais dans les affaires de l'État romain.

Il résulte que nous nous sommes bornés à faire précisément ce que vous nous reprochez de n'avoir point fait: à offrir au pape un asile.

Il résulte qu'aussitôt l'évasion du pape connue, ordre fut donné à M. de Corcelles de considérer sa mission comme terminée, à la brigade réunie à Marseille de ne point s'embarquer. J'ajoute que cette brigade, placée dans un tout autre but, et depuis longtemps sous la direction du général Mollière, ne quitta pas la France, et que pas un soldat ne fut embarqué.

Il résulte encore que le général Cavaignac n'était point un dictateur, comme on l'a répété trop souvent. Un dictateur n'aurait point laissé écrire par son ministre qu'à l'Assemblée nationale seule il appartient de déterminer la ligne politique à suivre, et qu'avant de rien statuer, il aura à prendre les ordres de l'Assemblée.

Je suis affligé, Monsieur, d'avoir eu à rectifier quelque chose dans des lignes écrites par vous, qui êtes une des gloires de la France. Votre cœur comprend de reste le sentiment qui m'oblige à le faire, puisqu'il s'agit d'un ami qui n'est plus là pour se défendre, d'un homme que ses adversaires ont pu accuser d'étroitesse d'esprit, parce qu'il se tenait renfermé dans la stricte limite du devoir, mais à qui il n'a manqué qu'un vice, l'ambition, pour qu'on le plaçât parmi les grands génies.