Nous étions dans cette vallée de Saint-Point en nombreuse famille, prêts à partir pour Ischia et pour Venise; nous jouissions de ces journées splendides qui précèdent un prochain départ. Quel que soit le plaisir qu'on se promette d'un grand voyage, il y a toujours dans le paysage qu'on va quitter une voix prudente et un peu triste qui semble vous dire par chaque rayon de soleil, par chaque ombre d'arbre, par chaque rayon du soir qui se couche: «Pourquoi me quitter? Est-ce que je ne brille pas bien dans ce ciel bleu? Est-ce que je ne répands pas bien mon ombre sur tes pas? Est-ce que je ne fleuris pas bien à ma place sous ta fenêtre? Est-ce que je n'embaume pas bien l'air que tu respires en ouvrant tes volets au lever du jour? Est-ce que je ne fais pas bien chanter mes gouttes d'eau dans mon bassin de mousse, pour attirer le rossignol nocturne, qui vient boire ce ses mélodies dans ma source, sous les pervenches du jardin?»
Le cœur se serre à ces justes et tendres reproches du paysage et de la maison qu'on va quitter, à ses plus beaux jours d'été, et l'on se dit avec une certaine hésitation intérieure: Trouverai-je mieux ailleurs? Et suis-je bien sage en effet d'aller chercher si loin ce que j'ai sous mes pas, et ce que j'ai avec ce bien inestimable que je n'aurai pas ailleurs: la douce habitude, l'ombre du toit paternel sur ma tête, les tendres souvenirs de l'enfance et de la famille autour de moi?
VII
Donc, c'était un de ces jours qui précèdent un départ volontaire, et où l'on savoure avec un certain remords intérieur, semblable à un reproche de la belle nature dans votre âme, les charmes d'un splendide paysage et d'un cher horizon. La vallée de Saint-Point était plus recueillie dans son ombre, plus caressante à l'œil qu'à l'ordinaire. Son aspect faisait monter les larmes de nos yeux en la regardant. Cette oasis d'été enfouie derrière les montagnes qui encadrent le bassin de la Saône, du Charolais jusqu'aux Alpes, mérite en été un coup de crayon d'un paysagiste.
Cette vallée se glisse, tantôt élargie par des golfes de prairies au confluent des ravines, tantôt rétrécie par des caps de roches teintées de violet sous leurs bruyères, entre deux chaînes de hautes montagnes. Au milieu de la vallée, un monticule, détaché des deux chaînes latérales, se renfle pour porter le château et l'église. Le clocher, en flèche aiguë de granit bruni et moussu par les siècles, porte sa date de 1300 dans ses ogives. Les grosses tours décapitées du château, crénelées seulement de nids d'hirondelles, s'élèvent lourdement sous leurs tuiles plates aux deux extrémités d'un massif de murs surbaissés, percés de rares ouvertures à croisillons, inégales d'étages.
Une galerie extérieure en pierres de taille, bordée d'une balustrade à trèfles, unit les grosses tours entre elles et sert de communication aux appartements. Les lierres, les sureaux, les figuiers, les lilas, croissent en fouillis au pied de cette galerie, en cachent aux yeux les arcades, et débordent comme une écume de végétation sur les parapets. Les paons familiers, perchés dès l'aurore sur ces parapets pour attendre le réveil des habitants du château, jettent par intervalles leurs cris rauques et sauvages pour demander les miettes de pain qu'on leur jette du haut des fenêtres; les hennissements des poulains dans le pré, les gloussements des poules dans les basses-cours, les joyeux aboiements des chiens enchaînés dans leurs niches aux deux côtés du seuil, leur répondent. Le grincement des roues des charrues, qui fendent la glèbe fumante des champs au penchant des collines; les mugissements des troupeaux sortant des étables; le sifflet des bergers enfants, qui gazouille à l'orée des bois; la clochette qui tinte au cou des chèvres sur les rochers; les branles sonores de la cloche, qui appellent les femmes du hameau à l'église; le roulis des sabots de bois des paysannes sur la roche vive des sentiers qui descendent des deux flancs de montagnes vers le cimetière; la fumée du feu du matin, qui s'élève çà et là à travers les châtaigniers, comme autant de drapeaux bleuâtres arborés par les toits disséminés des chaumières; les ombres et les éclats du jour, qui se combattent, se déplient et se replient alternativement, au gré des légers brouillards de rosée, depuis le faîte des sapins noyés dans l'aurore jusqu'au creux des prairies noyé dans la brume blanche du matin: voilà les bruits et les aspects qui tintent à l'oreille ou qui éclaboussent les yeux des hôtes, au réveil du château. On voit successivement s'ouvrir une fenêtre, puis une autre, comme pour entendre ces bruits et pour respirer cet air matinal embaumé par la nuit; on aperçoit, entre les rideaux blancs des fenêtres flottant au souffle des bois, quelques charmantes têtes de jeunes filles, ou de beaux enfants qui regardent les pigeons fuyards ou les hirondelles voleter autour des corniches, dans les rayons transparents du jour.
VIII
À l'exception d'un vieux portique de colonnettes accouplées en faisceaux, qui déborde le seuil de la galerie extérieure portée par des arcades massives, et d'une tourelle à flèche aiguë qui fend le ciel à un angle occidental du vieux château, rien n'y rappelle à l'œil une construction de luxe: c'est l'aspect d'une large ferme creusée pour des usages rustiques dans le bloc épais d'un manoir abandonné. La paille et le foin débordent çà et là des lucarnes pleines de fourrages; les portes des étables, des fenils, des basses-cours, s'ouvrent sur le gazon autour du puits; à côté de la porte des maîtres, les chars de récoltes se chargent et se déchargent sous les fenêtres des chambres hautes; des sacs d'orge, de blé, de pommes de terre, se tassent sur les marches en spirale du large escalier aux dalles usées par les souliers ferrés des laboureurs; les vaches paissent sous les groupes de vieux arbres écorcés dans les vergers; on voit les jardiniers, les bergers, les jeunes vachères, tirer les seaux du puits, emporter les arrosoirs, accoupler leurs bœufs, traire leurs vaches dans la cour qui sert de pelouse à l'habitation; on y est en pleine rusticité, comme en pleine nature.
Le seul charme de ce séjour, c'est son site: de quelque côté qu'on porte ses regards, aux quatre horizons de ce monticule, on s'égare, depuis le fond de la vallée jusqu'au ciel, sur des flancs de montagnes à pentes ardues, entrecoupés de forêts, de clairières, de genêts dorés, de ravines creuses, de hameaux suspendus aux pentes, de châtaigniers, d'eaux écumantes, d'écluses, de moulins, de vignes jaunes, de prés verts, de maïs cuivrés, de blé noir, d'épis ondoyants, de huttes basses de bûcherons et de chevriers, à peine discernables du rocher au dernier sommet des montagnes, habitations qui ne se révèlent que par leur fumée. Les inflexions de la ligne des monts sur le bleu du ciel, les plis et les contre-plis du sol, les profondeurs des ravines, les saillies des caps, les lits des torrents; les plateaux arides, où la terre éboulée laisse percer le sable rouge; les maisonnettes ensevelies sous les feuilles de leurs vergers séculaires; les arbres penchés avec leurs grands bras en avant sur les abîmes, comme pour se parer contre leur chute: tous ces horizons variés, dont chaque nuage ou chaque rayon qui traverse le firmament diversifie l'aspect et la couleur, et semble faire onduler le paysage comme une peinture mobile, ne laissent pas un regard indifférent ou uniforme dans les yeux. Tout semble se mouvoir au mouvement de la pensée elle-même; c'est une terre en action, quoiqu'en repos; on y assiste à une création quotidienne; toutes les heures du jour et de la nuit y donnent en passant un coup de pinceau, une teinte, un caractère, une physionomie. Dieu a dessiné: son soleil colore.