À un millier de pas du château, on va ordinairement, après le repas du matin, chercher l'ombre d'un grand bois. Cette ombre tiède descend jusqu'à une vaste prairie en pente, où paissent les juments, les poulains et les vaches des étables. Un chemin rude, pavé de cailloux roulants, bordé d'épines, d'orties, de ronces, encaissé entre deux buissons, conduit à ce bois. En se confondant par petits bouquets avec les prairies à mi-côte, il forme une espèce de golfe herbeux, où la pente naturelle amène et recueille ses eaux. Une source intarissable y tombe, avec un suintement sonore et mélancolique, dans un bassin bordé de frênes et de coudriers.
On s'y arrête un moment pour respirer la fraîcheur humide du bassin, et pour contempler les belles images renversées des frênes qui se peignent dans son miroir noirâtre, et pour voir les beaux insectes ailés appelés dans le pays demoiselles des lacs, patiner dans les rayons tremblotants de soleil sur la surface, semblable à l'acier, bleue et liquide, de l'étang.
Mais l'extrême fraîcheur de ces feuilles, éternellement trempées dans le froid et dans l'eau de cette grotte d'ombre, empêche de s'y arrêter longtemps; un petit sentier humide conduit en quelques pas à une halte, aussi ombragée, mais moins ténébreuse.
C'est un bouquet de chênes de haute futaie, épargnés jusqu'à ce jour par la hache des anciens propriétaires du domaine. Les arbres, clair-semés sur un gazon grisâtre perpétuellement tondu par les moutons, penchent leurs troncs maigres dans des attitudes diverses, comme des mâts de barques de pêcheurs battus des vents sur une mer houleuse. Ce bois comptait alors trois cents pieds de chênes de cent ou de deux cents ans. J'espérais les respecter toujours et les réserver à d'autres générations pour la grâce du paysage: hélas! la nécessité cruelle en a abattu sous la cognée le plus grand nombre; ils sont tombés en gémissant, moins que mon cœur, de leur chute anticipée; un beau nuage d'ombre a été balayé avec eux de ce mamelon aux flancs de la vallée. En 1848, j'en avais conservé soixante des plus beaux, comme une réserve de paix et d'obscurité pour les jours d'été; cette année, j'ai été contraint de sacrifier le reste à la nécessité, plus exigeante encore. Je n'en ai conservé que treize, en mémoire des treize poiriers de Laërte dans Homère. Parmi ces treize chênes, se trouve celui qu'on appelle dans le pays l'arbre de Jocelyn, parce que c'est sous ses feuilles et assis sur ses racines que j'ai écrit ce poëme, au murmure du vent d'automne dans ses rameaux. Le chêne tombera encore, et le poëte aussi. La France est inexorable: «Tu t'es mis en servitude pour ton pays, répond-elle à ceux qui lui palpent en vain le cœur; tant mieux pour moi, tant pis pour toi! Paye ta rançon avec la sève de tes arbres et avec le sang de tes veines. Que nous importe qu'il y ait une tuile sur ta tête, une ombre sur ton front, un seuil sous tes pieds? Nous n'avons besoin ni de civisme, ni de harangues, ni de poëmes; va où va la feuille morte de tes anciens chênes, à tous les vents, chauds ou froids, que m'importe? Dieu ne m'a pas chargé de tes loisirs!»
Et c'est vrai. Je n'ai rien à y redire.
X
Mais alors ces beaux arbres existaient encore; et, quand le soleil de midi repliait l'ombre perpendiculaire sur leur racine, c'est là que nous nous abritions du soleil pendant les heures brillantes de la journée. On y portait ses livres, ses journaux, ses crayons, ses causeries; les enfants jouaient à distance sur la pelouse, rapportant de temps en temps à leurs jeunes mères les beaux insectes à cuirasse de bronze et de turquoise sur leur brin d'herbe, ou les nids vides tombés des branches avec leur duvet encore tout chaud du cœur de la mère et de la poitrine des petits envolés. Les chiens dormaient, leurs têtes sous nos pieds, leurs yeux dans nos yeux. C'étaient les plus douces heures muettes de la journée d'été.
Les chênes, membres vivants de ce salon en plein ciel, semblaient se prêter, par les diverses torsions de leurs racines et de leurs branches, à toutes les attitudes des hôtes des bois. Ils nous connaissaient; chacun d'eux portait le nom d'un des habitants familiers du château. La famille, en effet, s'étend bien plus loin que le seuil, pour qui sait comprendre les animaux, les arbres, les plantes, avec lesquels on cohabite depuis son enfance. Jamais je ne pardonnerai à mon pays de m'avoir forcé, par sa dureté de cœur, à vendre, en pleurant sur sa crinière, mon dernier cheval de selle, nourri, élevé, dressé par ma main, pour payer de quelques pièces d'or, or à mes yeux sacrilége, une dette que j'aurais préféré payer de quelques onces de mon sang! Pays de Shylocks, qui laisse vendre la chair de l'homme, que les malédictions de ceux qui aiment la nature animée retombent à jamais sur toi! Quand je vois ce cher et fier animal passer par hasard sous son possesseur inconnu dans l'avenue des Champs-Élysées, je détourne la tête, je pâlis; et, si l'on me dit: Qu'avez-vous? je réponds: «Ce que j'ai? Je viens de voir passer une portion de mon cœur détachée de ma poitrine. Maudite soit la France, qui s'arrêterait tout entière pour arracher une épine du pied nu d'un passant, mais qui ne se détournerait pas de son sentier pour arracher une épine morale du cœur d'un homme sensible, puni d'avoir trop aimé!»
Et toi aussi, tu seras punie; je le pressens, l'heure approche: mais tu seras punie pour avoir resserré ton cœur, comme je le suis pour avoir trop élargi le mien.