Mais alors il ne s'agissait pas de ces misères. Tout était serein dans mon horizon, comme dans le ciel d'été de cette belle vallée; je ne prévoyais pas que j'en serais bientôt déraciné par un coup de vent comme ces chênes paternels, et que les vils insectes de l'envie, de la malignité et de la haine, se réjouiraient en rampant sur mes débris, comme ces fourmis, en suçant la séve sur les troncs dépouillés d'écorce de ces rois de la forêt!

XII

Ce jour-là, nous reposions, paisiblement adossés aux arbres, la tête à l'ombre, les pieds au soleil, les cheveux au vent, dans les poses des jeunes poëtes et des jeunes femmes de Boccace, épars à l'abri des pins parasols et des cyprès de Florence dans les tableaux du Décaméron.

Par un heureux hasard, qui groupe de temps en temps les hommes comme les chênes, deux grands et charmants artistes dans des arts divers étaient en ce moment en visite ou plutôt en villégiature avec nous, sous ce même toit, sous ces mêmes chênes qui avaient abrité ensemble autrefois le génie adolescent de Victor Hugo et l'esprit péripatéticien et discinctus de Charles Nodier.

L'un de ces artistes était le jeune Allemand Listz, ce Beethoven du piano, pour qui la plume du premier Beethoven était trop lente, et qui jetait à plein doigté ses symphonies irréfléchies et surnaturelles au vent, comme un ciel des nuits sereines d'été jette ses éclairs d'électricité sans les avoir recueillis dans la moindre nuée.

La brise seule aurait pu écrire ses improvisations vagabondes, échevelées comme la belle tête blonde de l'Hoffmann de la musique. Mais ce télégraphe électrique de l'oreille qui fixera un jour ces fugitivités de l'inspiration des Listz ou des Paganini, n'était pas encore inventé; ces notes ne se fixaient qu'à l'état d'impression dans nos âmes, quand l'artiste improvisait pendant des heures sur le piano du salon, aux clartés de la lune, les fenêtres ouvertes, les rideaux flottants, les bougies éteintes, et que les bouffées des haleines nocturnes des prés emportaient ces mélodies aériennes aux échos étonnés des bois et des eaux.

Dans les cabanes émerveillées de la plus haute montagne, les jeunes garçons et les jeunes filles ouvraient les volets de leur chambre, se penchaient en dehors, oubliaient de dormir, et croyaient que toute la vallée s'était transformée en un orgue d'église, où les anges jouaient des airs du paradis pendant le sommeil des vivants.

XIII

L'autre de ces artistes était le sensible et infortuné Decaine, peintre digne de Rubens par ses aspirations à renouveler l'école de ce grand maître, son compatriote et son modèle. Hélas! ces aspirations l'ont tué avant l'âge; il est mort de la mort de Léopold Robert, de la mort de ceux qui ont trop aspiré. Decaine était las de mesurer l'infranchissable distance qui sépare la main de l'artiste de la réalisation de sa pensée; il était dégoûté d'un monde qui a pour les artistes des engouements ou des aversions, et point de jugement juste et impartial. Saisi d'une fièvre chaude, il a frappé avec colère la terre du pied; il s'est précipité dans l'éternité par dégoût du temps. Qu'il lui jette la première pierre, celui qui n'a jamais désespéré de ce triste monde, et qui n'a jamais replié son manteau pour partir avant l'heure, en emportant ailleurs son œuvre méconnue ici, et en disant à ses contemporains: «Je vous méprise, adieu; voilà mon œuvre, jugez-moi!»

Cette humeur du talent méconnu, cette impatience de la justice, quand elles vont jusqu'à la mort, sont un crime sans doute; mais, dans le délire, où est le crime? Il n'est plus dans l'homme, il est dans la maladie. Son désespoir ne fut qu'un accès de souffrance: ce n'est pas lui, c'est la fièvre qui fut coupable. Il était bon, spirituel, lettré, tendre jusqu'au dévouement pour ceux qu'il aimait, courageux contre l'iniquité, laborieux comme la charité filiale qui gagne le pain d'autrui avec plus d'assiduité que son propre pain. Que le Dieu du pardon le rémunère! Si l'artiste ami regarde de là-haut ceux qui souffrent de leur génie, avec la compassion d'un homme qui a tant souffert du sien, qu'il jette un de ses regards sur cette demeure muette de Saint-Point, vide aujourd'hui de ceux qu'il aima tant, et qui ne cesseront de l'aimer eux-mêmes qu'en cessant de se souvenir.