Car Cybèle t'aimait, toi l'aîné de ses chênes,
Comme un premier enfant que sa mère a nourri;
Du plus pur de sa séve elle abreuvait tes veines,
Et son front se levait pour te faire un abri.
Elle entoura tes pieds d'un long tapis de mousse,
Où toujours en avril elle faisait germer
Pervenche et violette à l'odeur fraîche et douce,
Pour qu'on choisît ton ombre et qu'on y vînt aimer.
Toi, sur elle épanchant cette ombre et tes murmures,
Oh! tu lui payais bien ton tribut filial!
Et chaque automne à flots versait tes feuilles mûres,
Comme un manteau d'hiver, sur le coteau natal.
La terre s'enivrait de ta large harmonie;
Pour parler dans la brise, elle a créé les bois:
Quand elle veut gémir d'une plainte infinie,
Des chênes et des pins elle emprunte la voix.
Ainsi jusqu'à ses pieds l'homme t'a fait descendre;
Son fer a dépecé les rameaux et le tronc;
Cet être harmonieux sera fumée et cendre,
Et la terre et le vent se le partageront!
Mais n'est-il rien de toi qui subsiste et qui dure?
Où s'en vont ces esprits d'écorce recouverts?
Et n'est-il de vivant que l'immense nature,
Une au fond, mais s'ornant de mille aspects divers?
Quel qu'il soit, cependant, ma voix bénit ton être
Pour le divin repos qu'à tes pieds j'ai goûté.
Dans un jeune univers, si tu dois y renaître,
Puisses-tu retrouver la force et la beauté!
Car j'ai pour les forêts des amours fraternelles;
Poëte vêtu d'ombre et dans la paix rêvant,
Je vis avec lenteur, triste et calme, et, comme elles,
Je porte haut ma tête et chante au moindre vent.
Il faudrait citer quatre cents vers exquis, si je citais ici les trois ou quatre élégies viriles et pensives que le poëte amant des forêts nous récita sur la mort et la renaissance de ces jalons de l'éternité sur la terre qu'on nomme les cèdres ou les chênes. Laprade professe, dans ces vers comme dans mille autres, la doctrine antique et évidente que le Créateur a doué d'une âme tous les êtres. Partout où Laprade voit la vie, il voit l'âme; partout où il voit l'action, il voit la pensée. Cette doctrine, qui ne contredit aucune de ses doctrines chrétiennes, et qui agrandit le Créateur en agrandissant son œuvre, est une vérité vieille comme le monde, et qui ressemble à une audace, tant le monde moderne semble l'avoir oubliée. Cette parenté de l'homme par l'âme, commune avec tous les êtres animés de la nature, est une charité poétique qui caractérise ses poëmes et qui donne à ses descriptions la double vie du temps et de l'éternité. Elle lui donne ainsi le droit d'aimer tout ce qui respire, tout ce qui se meut dans le firmament ou sur la terre. Élargir l'amour en élargissant la sphère de la nature, c'est sa religion, c'est la nôtre; ce sera la religion du ciel, où l'on verra tout du point de vue divin:
Plus il fait jour, mieux on voit Dieu!