XX

C'est ce sentiment qui inspira à Laprade ce poëme grec et symbolique de Psyché. Il voulut bien en réciter les premiers vers, dignes de Théocrite ou d'André Chénier:

Le matin, rougissant dans sa fraîcheur première,
Change les pleurs de l'aube en gouttes de lumière;
Et la forêt joyeuse, au bruit des flots chanteurs,
Exhale, à son réveil, ses humides senteurs.
La terre est vierge encor, mais déjà dévoilée,
Et sourit au soleil sous la brume envolée.

Entre les fleurs, Psyché, dormant au bord de l'eau,
S'anime, ouvre les yeux à ce monde nouveau;
Et, baigné des vapeurs d'un sommeil qui s'achève,
Son regard luit pourtant comme après un doux rêve.
La terre avec amour porte la blonde enfant;
Des rameaux par la brise agités doucement
Le murmure et l'odeur s'épanchent sur sa couche;
Le jour pose, en naissant, un rayon sur sa bouche.
D'une main supportant son corps demi-penché,
Rejetant de son front ses longs cheveux, Psyché
Écarte l'herbe haute et les fleurs autour d'elle,
Respire, et sent la vie, et voit la terre belle;
Et, blanche, se dressant dans sa robe aux longs plis,
Hors du gazon touffu monte comme un grand lis.

XXI

Ce poëme, publié en entier depuis, est, selon nous, le chef-d'œuvre de la poésie métaphysique en France et en Angleterre; son seul défaut est d'être métaphysique, c'est-à-dire condamné à n'être jamais populaire. Mais on en extraira à foison des pages aussi achevées de pensée et de style que des pages de Virgile dans ses Églogues. Ces pages de Psyché seront comme ces statues de marbre de Paros enlevées à un monument païen écroulé pour décorer à jamais les musées ou les temples du christianisme. Ces chefs-d'œuvre sont divins, mais ils sont abstraits; ils ne peuvent servir à peupler le temple, ils le décorent: ce sont les bas-reliefs de l'âme. Ce poëme, fait pour le petit nombre, place Laprade au premier rang des philosophes en vers. Si Psyché eût été de chair au lieu d'être de marbre, elle aurait fait palpiter le cœur humain; elle ne fait qu'illustrer le génie du poëte.

XXII

Laprade feuilleta encore à haute voix sa mémoire; il nous récita quelques fragments de ses poëmes évangéliques, qui s'épanchaient déjà goutte à goutte de son cœur trop plein. Ces poëmes ont paru en entier depuis.

Klopstock avait eu la même inspiration en Allemagne, il y a soixante ans. La Messiade est le poëme épique du christianisme surnaturel et miraculeux. Les poëmes évangéliques de Laprade sont le poëme bucolique du christianisme, ou, pour mieux dire, c'est l'Évangile lui-même traduit en poésie. Selon nous, l'idée était fausse; l'Évangile, qui est une réforme sévère et rationnelle de la Bible, n'est pas poétique pour le vulgaire.

C'est un enseignement, et non une fable. La morale a tout à y recueillir, l'imagination n'a rien à y colorier; les passions humaines, cette âme de l'épopée, en sont exclues; les prédications d'un homme né dans la cabane d'un artisan et suivi de village en village par douze pauvres pêcheurs de Galilée ne sont un poëme que pour les philosophes qui étudient à loisir la semence et la germination des vérités divines. Les paraboles mêmes, ces apologues évangéliques qui ne font rejaillir la vérité que sous la forme ingénieuse de l'allusion, sont froides comme les images répercutées dans le miroir lumineux mais impassible de la pure intelligence. La charité est la seule passion qui palpite dans l'Évangile; mais c'est une passion divine, collective, métaphysique, abstraite, qui généralise et qui n'individualise pas le sentiment. L'individualité seule produit l'intérêt dans un poëme: une doctrine ne personnifie qu'une vérité.