XXIII

Ce fut donc, selon nous, une idée fausse chez M. de Laprade que de consacrer son talent à une traduction poétique de l'Évangile. Veut-on lire ces récits dans leur candeur, on les lira dans les évangélistes. Veut-on les lire dans leur morale, on les lira dans l'Imitation de Jésus-Christ, par Gerson; l'Imitation, le plus sublime commentaire qui ait jamais été écrit sur un texte humain ou sur un texte divin depuis que le monde est monde. Le vrai poëme de l'âme évangélique, c'est l'Imitation.

Et cependant, en se trompant de sujet, M. de Laprade ne se trompe pas de talent. Il fut, dans ses poëmes sacrés, égal aux difficultés de son entreprise, mais le christianisme ne comportait pas un Ovide. Il y a dans ce volume des poëmes évangéliques des pages raciniennes qui semblent détachées d'Esther ou d'Athalie. Nous retînmes des pages entières, qui résonnent dans notre mémoire comme les marbres de Memphis sous le rayon du soleil d'Égypte. Lisez seulement ces vers, pleins des mêmes parfums dont Madeleine brisait le vase aux pieds de son Sauveur:

Dans l'urne aux blancs contours que de fleurs ont pleuré
Pour l'emplir jusqu'au bord d'un encens épuré!
Oh! que tout soit pour lui: donnez, ô Madeleine,
Versez, sur ses pieds nus, votre âme toute pleine;
Versez le fond du vase et les parfums cachés,
Les regrets, les espoirs, tout, jusqu'à vos péchés!
Versez les chastes jours et les nuits profanées,
Et l'asphodèle vierge et les roses fanées;
Versez votre douleur, versez votre beauté.
Tout en vous est parfum, et tout sera compté!
Brisez aux pieds du Christ ce cœur doux et fragile.
Ce que la loi rejette est pris par l'Évangile,
Des épis oubliés sa moisson s'enrichit;
À lui tout ce qui pleure et tout ce qui fléchit;
À lui la pénitente obscure et méprisée;
À lui le nid sans mère, et la branche brisée;
À lui tout ce qui vit sans filer ni semer;
À lui le lis des champs qui ne sait qu'embaumer,
L'oiseau qui vole au ciel, insoucieux, et chante;
À lui la beauté frêle, et l'enfance touchante,
Et ces hommes rêveurs qui sont toujours enfants.
Tous ceux sur qui le fort met ses pieds triomphants;
Les faibles sont les siens, sa force les relève;
Il porte dans ses mains la grâce et non le glaive.

Une eau mystérieuse a baigné vos genoux!
Le ciel même, ô Seigneur! a-t-il rien de plus doux?
À ces flots onctueux, fumant d'un double arôme,
L'homme a fourni les pleurs et la terre le baume:
Tous les deux vous offrant leurs présents les meilleurs,
La nature, ses fleurs, et l'âme, ses douleurs;
Puis versant tous les deux sur vos traces sereines
Ce que vous avez mis de plus pur dans leurs veines!

XXIV

En relisant ces poëmes, nous rencontrons à chaque parabole ou à chaque récit des pages de cette perfection de langue et de cette onction d'âme. Si quelqu'un pouvait faire une épopée évangélique par la foi et par le talent, c'était M. de Laprade; mais nul ne peut faire qu'une doctrine soit une poésie, ou qu'une morale soit un drame.

XXV

La vraie poésie de Laprade, c'est la poésie de ce temps, c'est la nature. Il y reviendra, il y revient déjà dans le dernier volume qu'il vient de publier, les Idylles héroïques. On sent partout dans ces idylles ce retour à la nature, seule inspiratrice infaillible des vrais poëtes, les poëtes de sentiment. Les montagnes du Forez, cette Auvergne du Midi, berceau de son enfance, les scènes de la vie agricole, vrai cadre de toute poésie, les fenaisons, les moissons, les vendanges, les semailles, les mille impressions douces, fortes, tendres, tristes, rêveuses, qui montent au cœur de l'homme agreste dont le goût n'est pas encore blasé par la vie artificielle des cités, tous ces évangiles des saisons qui chantent Dieu par ses œuvres dans le firmament comme dans l'hysope, sont les textes de ces délicieuses compositions. C'est la terre réfléchie dans une âme pure et transparente comme l'onde du Lignon cher à d'Urfé, du Lignon qui dort sous l'ombre des rochers de son cher Forez après avoir écumé en grondant du haut de ses montagnes.

Cher pays de Forez, je te dois une offrande!
Terre où, dans mon berceau, les chênes m'ont parlé,
Ta sève et ton murmure en ma veine ont coulé;
Il faut qu'un cri d'amour aujourd'hui te les rende.