Cela fait, il employa les dix plus fortes années de sa vie studieuse et solitaire à écrire le Roland furieux, le dernier mot de l'imagination humaine!

Nous avons partagé longtemps l'espèce de dédain que les esprits sérieux et tristes éprouvent par prévention contre ce miraculeux badinage. On n'est pas toujours d'humeur de s'amuser ou de plaisanter, même avec le plus beau génie des temps modernes. Un homme bien supérieur à nous, Voltaire lui-même, quoique coupable d'une débauche d'esprit bien autrement cynique et bien autrement répréhensible dans son poëme de la Pucelle, avait commencé, comme nous, par mépriser l'Arioste sur parole; mais quand il eut vieilli, quand il eut essayé vainement lui-même d'imiter et d'égaler cet inimitable modèle de plaisanterie poétique, il changea d'avis; il se reconnut vaincu, il écrivit les lignes suivantes en humiliation et en réparation de ses torts:

«Le roman de l'Arioste, dit-il dans son examen des épopées immortelles, est si plein et si varié, si fécond en beautés de tous les genres, qu'il m'est arrivé plusieurs fois, après l'avoir lu tout entier, de n'avoir d'autre désir que d'en recommencer la lecture. Quel est donc le charme de la poésie naturelle?... Ce qui m'a surtout charmé dans ce prodigieux ouvrage, c'est que l'Arioste, toujours au dessus de sa matière, la traite en badinant; il dit les choses les plus sublimes sans effort, et il les conclut souvent par un trait de plaisanterie, qui n'est ni déplacé ni recherché. Ce poëme est à la fois l'Iliade, l'Odyssée et le Don Quichotte; car son principal héros devient fou comme le héros espagnol, et est infiniment plus plaisant. Il y a bien plus: on s'intéresse à Roland, et personne ne s'intéresse à Don Quichotte, qui n'est représenté dans Cervantes que comme un insensé à qui on fait continuellement de mauvais tours........ Il y a dans le Roland furieux un mérite inconnu à toute l'antiquité, ce sont les exordes de ses chants; chaque chant est comme un palais enchanté dont le vestibule est toujours dans un goût différent: tantôt majestueux, tantôt simple, même grotesque; c'est de la morale, de la gaieté, de la galanterie et toujours du naturel et de la vérité.» (Ici Voltaire traduit en vers, mais traduit faiblement, quelques-uns des délicieux exordes que j'essayerai, à mon tour, de vous traduire en prose.)

«Il a été donné au seul Arioste, continue-t-il, d'aller et de revenir des descriptions les plus terribles aux peintures les plus gracieuses, et de ces peintures, à la morale la plus sage. Ce qu'il y a de plus extraordinaire encore, c'est d'intéresser vivement pour les héros et les héroïnes dont il parle, quoiqu'il y en ait un nombre prodigieux. Il y a, dans son poëme, presque autant d'événements pathétiques qu'il y en a de grotesques. Arioste fut le maître et le modèle du Tasse; l'Armide est d'après l'Alcine..... Je n'avais pas osé autrefois le compter parmi les poëtes épiques; je ne l'avais regardé que comme le premier des comiques; mais en le relisant je l'ai trouvé aussi sublime que plaisant, et je lui fais très-humblement réparation. Le pape Léon X publia une bulle en faveur de ce poëme et déclara excommuniés ceux qui en diraient du mal. Je ne veux pas encourir cette excommunication.»

Nous savons, en effet, que deux souverains pontifes firent à l'Arioste l'honneur de louer dans des bulles l'innocente et ravissante plaisanterie du poëte de Ferrare, malgré les stances un peu trop lestes dont quelques-uns de ses chants sont un peu trop diaprés. Mais nous ne tenons pas pour avérée l'excommunication mentionnée par Voltaire. Ces légèretés du style de l'Arioste, au reste, étaient dans les mœurs de son pays et de son temps.

À ces observations de Voltaire il faut en ajouter une, qui donne seule le secret de la composition de l'Arioste et du succès de cette œuvre en Italie. Ce secret, c'est le caractère national des Italiens, c'est le génie du lieu et du peuple.

L'Italien est le seul peuple antique ou moderne qui ait à la fois assez d'imagination pour s'enthousiasmer du merveilleux, et assez d'esprit pour se moquer de son propre enthousiasme. C'est de cette double faculté qu'est né le genre héroï-comique; ce genre a besoin, pour être cultivé et senti, d'une dose égale d'enthousiasme dans le cœur et de raillerie dans l'esprit. C'est précisément là le caractère de l'Italien moderne: il imagine, et il rit de ses propres imaginations; c'est aussi le caractère de la vieillesse dans les nations et dans les individus. Quand l'Italie commença à vieillir, elle produisit les poëmes facétieux du Morgante, du Roland amoureux, du Roland furieux; quand l'Espagne toucha à sa sénilité, elle produisit le Don Quichotte; quand la France sentit les atteintes de l'âge après son dix-septième siècle, elle produisit Voltaire et la Pucelle; quand l'Angleterre eut passé son âge de raison pour arriver à son âge de désillusion littéraire, elle produisit le Don Juan de Byron, ce poëme de l'ironie de toute chose, même de l'amour et de la poésie. Aussi tous ces ouvrages et tous ces poëmes, où l'écrivain ou le poëte se moquent un peu d'eux-mêmes et de leurs lecteurs, ne peuvent être lus avec agrément qu'à deux époques de la vie: ou quand on est très-jeune et qu'on n'a pas encore pleuré; ou quand on est très-mûr et qu'on ne pleure plus. Très-jeune, on a ce franc rire de l'enfance qui n'a point de remords ou de retour sur les tristesses de la vie encore en fleur; très-vieux, on a ce rire un peu amer des derniers jours, où l'esprit, trop expérimenté des illusions de la vie, se moque du cœur qui s'est refroidi dans les poitrines. Nous ne conseillerons donc jamais à un homme dans la maturité active de la vie, de lire l'Arioste; à l'âge où les passions sont sérieuses, on ne comprendrait pas ce badinage avec l'héroïsme ou l'amour. Le livre, quoique délicieux, tomberait des mains. Il faut le lire avant l'âge des passions: c'est ainsi que nous l'avons lu la première fois nous-même, avant notre vingtième printemps; c'est ainsi que nous le relisons aujourd'hui après notre soixantième hiver.

J'aime à me retracer avec vous le lieu, l'époque, les personnes, au milieu desquels je lus ou j'entendis lire pour la première fois cette féerie du cœur et de l'imagination qu'on appelle le Roland furieux. Le lieu, la saison, les personnes, étaient admirablement adaptés par le hasard à cette ravissante lecture. Laissez-moi recomposer la scène et le tableau.

VI

C'était en Italie. J'avais dix-neuf ans; le printemps de la nature correspondait au printemps de mes sensations. Sur une des collines légèrement boisées d'oliviers, de mûriers et de myrtes, qui dominent non loin de Venise la mer Adriatique, et qu'on appelle les collines euganéennes, s'élève un vaste château de plaisance, ou plutôt une de ces villas de luxe, dans lesquelles les familles italiennes des villes voisines s'établissent au printemps et en automne pour la villegiatura, c'est-à-dire pour prendre du bon temps et du bon air dans un voluptueux loisir, après les lassitudes du carnaval.