La villa était flanquée du côté du nord par une muraille végétale de hauts et noirs cyprès qui la garantissaient du souffle des Alpes allemandes; du côté du midi et de l'orient, elle était entourée de belles terrasses enchâssées de caisses d'orangers qui formaient voûte de feuilles sur la terre, et, quand le vent de mer les secouait, tapis de fleurs blanches sous les pieds. Deux grands bassins encadrés de marbre noirci par les années clapotaient doucement au milieu des terrasses; chacun de ces bassins avait au milieu de l'eau un groupe de sculpture vernissé de mousses, où des Neptunes, des Naïades, des dauphins, vomissaient de leurs gueules, ou distillaient de leurs cheveux, ou faisaient jaillir de leurs tridents des jets d'eau en léger gazouillement, qui répandaient un son d'harmonica dans les jardins et jusque dans les salles de la demeure. À l'angle extérieur d'une de ces terrasses on descendait par une voûte souterraine en cailloutage dans une grotte rustique d'où l'on voyait glisser, comme des cygnes sur une pièce d'eau, les voiles de la mer Adriatique. Quand le vent de Libecio agitait les vagues, on voyait frissonner la mer et courir l'écume avec ce sentiment de gaieté et d'immortalité que donne au regard cette surabondante vie et cette renaissante jeunesse des éléments qui semblent vivre et qui vivent en effet d'une nouvelle vie tous les matins. L'eau qui découlait des bassins par une rigole de marbre, traversait la grotte avec un léger gazouillement entre des joncs. Des bancs de marbre régnaient tout autour de la grotte; elle était tapissée de fleurs grimpantes renouvelées, à mesure qu'elles se fanaient, par les jardiniers. Une pente rapide de gazon, comme un glacis de forteresse, descendait de là vers la plaine; un bois de pins maritimes s'étendait plus bas entre le glacis et la plaine; ses troncs penchés par le vent, ses rameaux cuivrés par le soleil et les légers parasols de ses cimes laissaient entrevoir la mer entre les branches et par-dessus la tête des arbres. Leurs légers frémissements à la moindre brise d'été remplissaient l'air et la grotte d'harmonies fugitives, semblables à des plaintes d'eau ou à des chuchotements de voix humaines qui se parlent tout bas.

C'était là qu'on passait les heures brûlantes du jour.

VII

J'avais été conduit, par une coïncidence très-naturelle de hasard et de relations de famille, dans ce charmant séjour de villégiature.

La jeune comtesse Héléna G***, fille du prince G*** des États-Romains, était veuve d'un officier supérieur des armées italiennes, mort de ses blessures en Espagne. Ce général était allié à ma famille; il avait amené sa femme en France pendant une de ses campagnes, et il l'avait confiée à l'amitié d'une de mes proches parentes, chez laquelle j'avais eu occasion de la voir souvent quelques années avant mes voyages. Il était naturel qu'elle m'accueillît comme un enfant de la maison, quand mes parents, pour achever mon éducation, m'envoyèrent séjourner dans le pays qu'elle habitait maintenant elle-même; aussi me reçut-elle avec le plus gracieux accueil à la ville dès que je me fus présenté à elle, à titre d'ancienne connaissance et d'ancienne familiarité en France. Elle partait le lendemain pour s'établir avec sa société de printemps dans sa villa des collines euganéennes; elle me proposa, d'un ton qui ne permit pas même l'hésitation, de m'emmener avec elle, et de passer la saison des grandes chaleurs dans ses jardins tempérés par le vent de l'Adriatique.

Il aurait fallu un autre cœur que le mien pour refuser une si agréable hospitalité, à une époque de première jeunesse et de première impression où l'on croit aimer tout ce qu'on admire.

Dieu! qu'elle me parut embellie et épanouie par les trois années d'absence et de veuvage qui s'étaient écoulées depuis que je l'avais vue pour la première fois! Le ciel d'Italie a des rayons qui font fleurir deux fois les femmes comme les citronniers de cette terre; elles ont autant de printemps que d'années, jusqu'à l'âge où il n'y a plus de printemps que dans le ciel; c'est alors qu'elles disparaissent du monde et qu'on ne revoit plus leurs charmants fantômes que dans les corridors des monastères ou sous les colonnades de leurs églises; de là leurs rêves montent pieusement au paradis, qui n'est encore pour elles qu'une dernière floraison de leur éternelle jeunesse.

La comtesse Héléna pouvait avoir trente ou trente-quatre ans à cette époque: encore ne pouvait-on lui donner ce nombre d'années que par réflexion, et en voyant à côté d'elle grandir au niveau de sa tête une charmante fille unique de quinze ans, qu'on appelait Thérésina: mince, svelte, élancée, et pour ainsi dire diaphane.

La beauté de la comtesse Héléna, ou, comme on l'appelait parmi ses amies, par abréviation familière, Léna, ne pouvait se peindre: les mots et les couleurs, quelque nuancés qu'ils soient, ont des limites que le talent même de l'Arioste ou de Corrége ne peut dépasser; la beauté féminine n'en a pas, de limites. On aurait plutôt pu la chanter en musique qu'on n'aurait pu la décrire en paroles ou la représenter en couleurs. Il y a telle mélodie de Rossini, entendue dans une barque portant deux fiancés sur une mer lumineuse, par une belle lune d'été, dans le golfe de Naples, qui m'a fait revoir mille fois plus vraie dans l'imagination la comtesse Léna, que tous les portraits et toutes les descriptions du monde. Moi-même j'ai essayé vingt fois dans ma vie, à tête reposée, de décrire sur une page en vers ou en prose cette indescriptible figure avec tous les détails des traits, des yeux, de la bouche, des cheveux, de l'attitude, sans avoir jamais pu y réussir. Je déchirais la page après l'avoir écrite; je jetais la prose ou les vers au vent, comme un peintre jette son pinceau impuissant sur sa toile. On ne décrit pas l'ivresse, on ne peint pas la verve; la beauté est la verve de la nature; la sienne semblait enivrer l'air qui l'enveloppait et qui devenait lumineux et tiède en la touchant; elle marchait, comme les héroïnes surnaturelles de l'Arioste, dans un limbe d'attraits et de fascination auquel on n'essayait même pas d'échapper.

Ce n'était cependant ni sa taille, plutôt harmonieuse qu'élancée, ni ses cheveux blonds, dorés comme les régimes de mais suspendus aux toits des chaumières de ses collines, ni ses yeux bleus, plus foncés que les eaux de sa mer Adriatique, ni sa bouche souriante, ni ses dents de nacre, ni sa tête ondoyante sur son cou de marbre un peu long, comme la tête légère de la jument arabe sur son encolure, ni sa démarche un peu traînante et un peu serpentante, comme celle de la femme turque accoutumée au divan, et qui traîne ses pieds nus dans ses babouches au bord de ses fontaines; ce n'était pas même le timbre enchanteur de sa voix, où tintait un rire sonore et léger sur une basse de mélancolie douce et tendre; non, ce n'était rien de tout cela qui pouvait donner le trait dominant à ce portrait d'Italienne du Nord. Il n'y a qu'un mot qui me la représente, et ce mot est étrange à force de vérité: c'était une âme à fleur de peau! Sa beauté était une transparence; on voyait au fond de son cœur, et tout ce qu'on y voyait était si bon, si tendre, si intelligent, si serein, si souriant et si compatissant à la fois, qu'on ne savait plus, en la regardant, si c'était l'enveloppe ou la personne qu'on admirait involontairement et unanimement en elle; ou, pour mieux dire, on ne pensait plus à admirer, on s'attendrissait: l'attendrissement est la vraie forme, la forme pathétique de l'admiration. Et puis cependant elle était si gaie et si jeune d'esprit que cet attendrissement, sans cesse dévié par son sourire, n'allait pas jusqu'à la passion et s'arrêtait au charme; le charme est ce crépuscule et ce pressentiment de l'amour, où l'amour devrait s'arrêter éternellement, pour n'arriver jamais jusqu'au feu, jusqu'à l'amertume et jusqu'aux larmes.