Telle était la comtesse Léna; je n'ai connu que madame Malibran, sa compatriote, qui me l'ait rappelée, non pour la beauté, mais pour l'attraction de l'âme. Hélas! elles ne sont plus, ni l'une ni l'autre, sur cette terre; elles sont remontées à ces régions inconnues d'où les belles matinées se lèvent derrière les montagnes de leur pays, et où les beaux soirs s'éteignent dans leur belle mer Adriatique. Quelques vagues, attardées comme nos cœurs, gardent leurs derniers reflets et les roulent jusqu'à la nuit, d'un rivage à l'autre, avec des lueurs et des soupirs qui donnent leur mélancolie même aux éléments.

VIII

La société très-restreinte que la comtesse Léna emmenait avec elle à la campagne pour passer la villegiatura se composait, outre sa fille, d'un vieil oncle de son mari. On l'appelait le canonico. Ce nom de chanoine lui venait sans doute d'un prieuré ou d'un canonicat qu'il possédait aux environs de Padoue. C'était une de ces figures semi-joviales et semi-sérieuses, comme il y en a tant parmi les membres les plus irréprochables du haut clergé séculier en Italie. Quoique très-exemplaire dans ses mœurs et très-pieux dans ses pratiques, le canonico n'avait rien du rigoriste dans ses plaisirs d'esprit; il avait un tel fond d'innocence dans le cœur, qu'il ne se scandalisait jamais des légèretés décentes de lecture ou de conversation autour de lui. La pruderie n'est pas la meilleure preuve de bonne conscience. Il n'avait aucune pruderie; le fin rire et la douce piété s'accordaient parfaitement sur ses lèvres; il n'entendait mal à rien; son bréviaire sous le bras en sortant de la chapelle, rien ne lui paraissait plus naturel que de prendre un Arioste dans son autre main et de nous en lire quelques stances, qui finissaient souvent par un éclat de rire. Les Italiens n'ont pas, sur ces badinages d'esprit, le rigorisme des Français, et surtout des Anglais. Ce qui badine est rarement coupable à leurs yeux indulgents. Le vice est sérieux, le plaisir est folâtre; la bonne intention et la belle poésie purifient tout à leurs yeux dans l'Arioste: seulement, quand la strophe était un peu trop nue, le canonico jetait son mouchoir sur la page, comme le statuaire chaste jette une draperie ou un feuillage sur une nudité de marbre. Cet excellent homme adorait sa nièce, et surtout sa petite-nièce; il gouvernait la fortune et servait tout à la fois de père spirituel et de père temporel à la maison.

Un professeur de belles-lettres à l'université de Padoue, vieil ami du canonico et de la comtesse, et qui n'avait pas d'autre nom que celui de signor professore, complétait tous les ans la réunion. C'était un homme d'une belle figure, entre cinquante et soixante ans, d'une voix pleine et sonore, accoutumé à remplir les vastes salles de l'université à Padoue. Il portait le front haut comme le verbe; son geste, majestueux et presque héroïque, accompagnait toutes ses paroles, comme s'il eût voulu les sculpter indélébilement dans la mémoire de ses auditeurs. L'habitude de professer donne souvent un pédantisme à la parole et une impériosité au geste, qui révoltent au premier abord; l'homme n'aime pas à vivre avec les oracles. Mais le professore n'avait de l'oracle que l'extérieur; à son attitude près, c'était le plus modeste et le plus conciliant des hommes. Il avait pour fonction unique, dans la société, de rendre une espèce de culte, uniquement poétique, à la comtesse Léna, et de composer sur chacun de ses attraits, sur chacun de ses pas, sur chacun de ses sourires, des milliers de sonnets, qu'on imprimait sur papier rose, qui se distribuaient aux amis de la famille. On a dit plaisamment de ces sonnets lombards ou vénitiens:

Les sonnets que Turin voit éclore en un an
Pourraient près de Ferrare engorger l'Éridan.

Le professeur avait, en outre, pour fonction, celle de lecteur dans la maison de Léna. Contempteur né de la poésie moderne, et partisan fanatique des écrivains et des poëtes du seizième siècle en Italie, Dante était sa divinité, Arioste était sa monomanie. Il en avait une édition dans toutes ses poches; ces éditions étaient surchargées de notes sur toutes les marges; il écrivait depuis dix ans des commentaires qui devaient élucider toutes les allusions du poëte de Ferrare. C'est par lui que j'appris que l'Arioste, dans un voyage qu'il fit à Florence, vers l'âge de quarante-cinq ans, conçut un amour sérieux et durable pour une charmante veuve florentine à laquelle il adressait mentalement toutes les louanges qu'il donne aux femmes belles et vertueuses, et dont il retraçait quelques souvenirs dans chacun des délicieux portraits de femmes dont son poëme est illustré.

Le canonico et le professore me prirent assez vite en amitié, par indulgence d'abord pour ma jeunesse, par complaisance ensuite pour la comtesse Léna, qui me traitait en frère plus qu'en étranger, et enfin pour ma prédilection de novice en faveur de la langue et de la poésie italiennes: seulement ils se hâtèrent de me prémunir contre mes enthousiasmes juvéniles et inexpérimentés pour la Jérusalem délivrée et pour le Tasse. «Poëme et poëte de décadence, d'afféterie et de boudoir, me disaient-ils tous les deux, avec une moue de mépris sur les lèvres. Jeune homme, ne donnez pas dans ce travers, ajoutaient-ils souvent. L'Italie n'a que trois poëtes: l'un pour le surnaturel, Dante; l'autre pour le naturel, l'Arioste; le troisième pour l'amour, Pétrarque! Défiez-vous des autres: ils ne sont pas du bon temps ni de la bonne langue.

—Je parierais que vous ne connaissez pas l'Arioste!» me dit un jour, avec un air de supériorité un peu dédaigneux, le professeur. J'avouai modestement que je ne l'avais pas lu encore.

«Il ne faut pas le lui faire lire, dit le canonico: il est trop jeune, il y a trop d'amourettes, trop d'Alcine, trop de Zerbin, trop d'Angélique, trop de Médor.

—Oui, mais il y a des Ginevra, dit en rougissant un peu la comtesse, il y a des héros et des femmes adorables qui sont de bien bonne compagnie pour une imagination poétique de dix-neuf ans; pourquoi les lui interdire? On se modèle sur ce qu'on aime: laissez-lui aimer les belles choses, les belles aventures et les beaux vers; peut-être que, plus vieux, il aura eu des chagrins et il aura trop de larmes dans les yeux pour lire ces divins badinages à travers ses pleurs.