—Elle a raison, reprit le canonico, qui jamais ne contredisait sa belle nièce, et je me charge, si vous voulez, de tout concilier. Prêtez-moi votre divin poëme, mon cher professeur, ajouta-t-il en se tournant vers son ami le rhétoricien érudit de Padoue, je me charge de mettre le sinet aux pages avant la lecture, de telle façon que le jeune étranger, la comtesse et même ma petite-nièce Thérésina, pourront tout lire ou tout écouter sans qu'il monte une image scabreuse à l'imagination du jeune homme, ou une rougeur au front de l'innocente. Je me piquerai peut-être un peu les doigts en émondant ce rosier à quarante-cinq feuilles qui enivre depuis trois siècles notre Italie; mais, à mon âge et avec mon caractère, on a la main callée et la peau dure; on peut jouer avec les feux follets de l'Arioste sans craindre de se brûler les doigts ou les yeux.
—Bravo! cher canonico, s'écrièrent en battant des mains la belle comtesse Léna, sa charmante fille, le professeur et moi; nous pourrons lire, et, si nous lisons une stance de trop, nous mettrons tous nos péchés sur la conscience du chanoine.»
Ainsi fut convenu; après souper nous nous endormîmes tous avec la perspective amusante des enchantements, des tournois, des aventures, des amours, des chevaleries, des héroïsmes et des poétiques folies du plus inventif et du plus gracieux des poëtes.
IX
La vie que l'on menait pendant la villégiature, dans la villa de la comtesse Léna et de toutes les familles élégantes d'Italie, était éminemment adaptée à ces longues lectures en commun qui sont l'occupation des longues paresses d'esprit. La villa, immense et paisible, composée de vastes salles tapissées de vieux tableaux, et de quelques chambres hautes sous les toits, ouvrant sur les cours de marbre de l'édifice, ou sur les longues avenues de myrtes et de lauriers taillés en murailles, était généralement silencieuse comme un cloître. On n'y entendait guère que le pas lourd et régulier du vieux majordome de la maison, qui parcourait les corridors pour porter des cruches d'eau aux portes des chambres des hôtes, et le jaillissement monotone des jets d'eau retombant en notes argentines dans les bassins de la cour intérieure. Tous ces édifices, dont l'architecte éloigne avec scrupule les fermes, les basses-cours, les écuries, les cuisines, les logements des serviteurs, semblent avoir été construits surtout pour la sieste, ce sommeil diurne qui occupe un tiers de la journée des Italiens. Les hôtes eux-mêmes se réunissaient et se rencontraient peu dans la maison et dans les jardins, excepté à l'heure du dîner et après la sieste, qui se prolongeait jusqu'au penchant du soleil sur l'horizon de l'Adriatique. Le reste du temps appartenait à la solitude; par moment le bruit d'une fenêtre qui s'entr'ouvrait en battant mélancoliquement contre la muraille, et le bras blanc de la comtesse Léna ou de sa fille qui écartait doucement le rideau pour laisser rentrer le demi-jour dans leur chambre, appelaient l'attention: un petit bâillement sonore qui s'échappait à haute voix de leurs lèvres au réveil, un doux et tendre oïmè! exclamation langoureuse qui accompagne un million de fois par heure, en Italie, le geste de la femme entr'ouvrant ses persiennes après la sieste; c'était là le seul bruit qu'on entendait autour de la villa.
Ce dernier bruit surtout me charmait; j'avais soin de m'éveiller le premier, j'aimais à m'accouder sur ma fenêtre, qui était au-dessus de la fenêtre de la belle veuve, pour recueillir ce doux oïmè! et pour regarder cette blanche main qui se retirait sous sa manche de soie noire, après avoir écarté le contrevent.
Il n'y avait point de déjeuner en famille; chacun jouissait de sa première matinée à sa guise et sans rendre aucun compte de ses heures jusqu'après midi. À sept heures du matin, le vieux, majordome apportait à chacun, sur un petit plateau de vieux laque de Chine, sa mousse de chocolat dans une tasse de Saxe, accompagnée de cinq ou six grissins de Turin, petites flûtes de pain durci au four jusqu'à la moelle, et d'un grand verre de Bohême rempli d'eau à la glace: seul déjeuner des peuples sobres nourris par le soleil, comme les Espagnols, les Italiens, les Portugais, les Américains du Sud.
Après ce frugal repas, on restait ou on sortait, à son caprice. La belle veuve et sa fille s'occupaient dans leur intérieur de quelques détails de ménage avec l'intendant, le majordome et les fermiers de la terre; le chanoine disait sa messe ou lisait son office à l'ombre des longues allées de charmille du parterre; le professeur annotait pour la centième fois son Arioste dans la bibliothèque, pavée de manuscrits. Je prenais un chien au chenil ou un cheval dans les écuries, et j'allais chasser ou chevaucher pendant quelques heures, dans les bouquets de pin ou dans les sentiers de sable de ces collines, à demi vêtues de chaumes ou de bois d'oliviers. Le son de la cloche de l'Angelus dans la tour carrée du village nous rappelait tous au dîner.
On dînait alors en Italie au milieu du jour. Ce repas, chez la comtesse Léna comme partout ailleurs, était sobre et court; une soupe de pâte d'Italie saupoudrée de fromage de Parmesan râpé, du riz, des oeufs, des légumes, quelques poules de la basse-cour ou quelque gibier de la colline; un vin noir, épais et sucré, qui tachait le verre; des figues et des olives du domaine, étaient tout le luxe de ces tables, même dans les plus opulentes villas.
Après le dîner, chacun se retirait de nouveau dans sa chambre pour la sieste; on dormait ou on rêvait, jusqu'à quatre heures. On redescendait alors pour se rencontrer sur les terrasses, et pour commencer nonchalamment une seconde matinée, jusqu'à l'heure où le soleil touchait presque à la mer, où la première rosée du soir mouillait l'herbe, et où l'on annonçait que la calèche était attelée pour la promenade du soir, aussi régulière que le coucher du soleil.