C'étaient ces heures nonchalantes de l'avant-soirée entre la sieste et la promenade du soir, que nous passions dans la grotte de rocaille à respirer l'air de la mer, à causer sans suite, à rêver tout haut, à jouer de la main avec l'eau courante qui scintillait et chantait dans la rigole de marbre à nos pieds. Ce furent celles aussi que nous décidâmes de consacrer tous les jours à la lecture de l'Arioste.
Le canonico avait fait scrupuleusement sa tâche. Après son bréviaire dit pendant la matinée, il nous apporta tout radieux un volume poudreux d'une vieille édition de Venise, en faisant retentir les deux couvertures du volume entre ses grosses mains. Il nous fit apercevoir autant de sinets pendants en bas des pages qu'il y en a ordinairement dans un livre d'église à demi couché sur le pupitre à gauche de l'autel. «Voilà vos limites, dit-il avec un sourire grave au professeur, à la comtesse Léna, à Thérésina et à moi; vous ne les franchirez pas: mais, entre ces limites, vous pourrez vous promener à votre aise à travers les plus riants paysages, les plus merveilleuses aventures et les plus poétiques badinages qui soient jamais sortis de l'imagination d'une créature de Dieu.»
Nous promîmes tous de respecter religieusement les sinets sacrés que le canonico avait certainement empruntés à un de ses vieux bréviaires, et nous prîmes séance dans les attitudes diverses du plaisir anticipé de la curiosité et du repos: le chanoine sur un grand fauteuil de chêne noir sculpté, adossé au fond de la grotte, et qu'on avait tiré autrefois de la chapelle pour préparer au bonhomme une sieste commode dans les jours de canicule; le professeur sur une espèce de chaise de marbre formée par deux piédestaux de nymphes sculptés, dont les statues étaient depuis longtemps couchées à terre, toutes mutilées par leur chute et toutes vernies par l'écume verdâtre de l'eau courante; la comtesse Léna à demi assise, à demi couchée sur un vieux divan de paille qu'on transportait en été du salon dans la grotte, les pieds sur le torse d'une des nymphes qui lui servait de tabouret, le coude posé sur le bras du canapé, la tête appuyée sur sa main; sa fille Thérésina à côté d'elle, laissant incliner sa charmante joue d'enfant sur l'épaule demi-nue de sa mère; moi couché aux pieds des deux femmes, à l'ouverture de la grotte, sur le gazon jauni par le soleil, le bras passé autour du cou de la seconde nymphe et le front élevé vers le professeur, pour que ni parole, ni physionomie, ni geste, n'échappassent à mon application. Boccace aurait fait une description de cette lecture au bout d'un jardin; Boucher en aurait fait un tableau: mais ni Boccace ni Boucher n'auraient pu en égaler le charme, à moins que la comtesse Léna et sa jeune image, répercutée en ébauche dans le visage de sa fille Thérésina, n'eussent posé devant eux, comme elles posaient en ce moment devant nous.
X
Le professeur ouvrit le livre; mais il ne regarda même pas la première page, tant il savait par cœur l'exorde chevaleresque du poëme; et, d'une voix magistrale, qui faisait résonner l'antre comme un instrument à vent, il nous récita les premières stances:
Le donne, i cavalier, l'arme, gli amori
Le cortesie, l'audaci imprese io canto, etc.
c'est-à-dire en style littéral, le seul qui rende l'intention et le génie local du poëte:
«Les femmes, les chevaliers, les combats, les amours, les galanteries, les aventures héroïques je chante, qui furent au temps où les Maures d'Afrique passèrent la mer et ravagèrent si cruellement la France, etc., etc.
«Je me propose de dire, par la même occasion, de Roland, des choses qui n'ont jamais été dites encore ni en prose ni en rimes; d'homme si sensé et si estimé qu'il était au commencement, il devint, par amour, insensé et furieux. Je dirai ces choses, si toutefois celle qui m'a rendu presque aussi fou que lui, et qui m'enlève de jour en jour davantage le peu de sens que j'avais, m'en laisse assez pour accomplir ici ce que j'entreprends!
«Ô généreux descendant d'Hercule, ornement et splendeur de notre siècle, Hippolyte (d'Este), puissiez-vous accueillir le peu que votre humble serviteur veut ainsi vous offrir; ce que je vous dois, je peux essayer de le payer en paroles et en ouvrage d'encre, et, si je vous donne si peu, ne me l'imputez pas à ingratitude, puisque tout ce que je peux donner, je le donne à vous!»