—Voyez, dit le professeur en s'arrêtant après ces deux premières stances, quelle sobre exposition et quelle invocation à la fois modeste et touchante à l'amitié de ce prince. Hélas! le pauvre poëte, ajouta-t-il, il n'avait pas besoin d'enfler sa voix pour célébrer la générosité de ses souverains, qui ne le payèrent presque jamais qu'en applaudissements et en familiarité. À l'exception d'Auguste, des Médicis et de Louis XIV, les princes et les nations semblent s'être réservé le privilége d'ingratitude envers ceux qui les illustrent. Le Tasse, après Arioste, devait en être un mémorable exemple, à la même cour de Ferrare.
—Que voulez-vous, dit le canonico, on ne peut pas recevoir deux fois sa récompense, quelque bon ouvrier qu'on soit; les immortels sont payés par l'immortalité.—Ah! si j'avais été une Lucrèce Borgia ou une Éléonore d'Este, s'écria la comtesse Léna, j'aurais voulu donner à ces deux divins poëtes la moitié de mon revenu pour que l'un me fît pleurer le matin et que l'autre me fît sourire le soir!—Vous dites mieux que vous ne pensez, reprit le professeur en disant sourire, car vous allez voir que l'Arioste ne déride jamais son génie jusqu'à la bouffonnerie, ce défaut de ses prédécesseurs dans la poésie héroï-comique, mais seulement jusqu'à la légère plaisanterie. Il est badin et jamais cynique; sa poésie est de la fantaisie toujours, de la sensibilité quelquefois, de la crapule ou de la grimace jamais. L'imagination ne se salit pas avec lui, elle s'enjoue, si le seigneur français me permet cette mauvaise expression dans sa langue. Ce n'était pas un homme de l'espèce de votre curé de Meudon: c'était un homme de bonne compagnie, d'une éducation achevée, d'une figure aussi belle et aussi noble que son génie; vivant le matin dans sa bibliothèque, rêvant le jour dans les bois et dans les jardins des environs de Ferrare, récitant le soir aux dames et aux courtisans d'une cour oisive et élégante les charmantes badineries de sa plume, et nourrissant comme une foi terrestre, dans son cœur, un amour délicat et respectueux pour sa charmante veuve de Florence; culte intime qui l'aurait empêché jamais de profaner dans la femme l'idole féminine dont il était l'adorateur.—Et pourquoi ne l'épousa-t-il pas? dit la belle veuve Léna en faisant des lèvres une petite moue d'impatience. Si j'avais été d'elle, j'aurais préféré l'amour d'un tel cavaliere à la main du premier prince d'Italie!—Cette charmante veuve, répondit le professeur, était de la riche famille des Amerighi de Florence dont un membre, Amerighi Vespuzio, donna son nom au nouveau monde. Sans doute la médiocrité de fortune d'Arioste fut l'obstacle qui s'opposa à leur union, car elle l'aimait et elle pressentait sa gloire. Il allait la revoir à Florence toutes les fois qu'il traversait la Toscane pour aller à Rome ou pour en revenir, dans les ambassades dont il fut honoré par les princes de Ferrare auprès des papes et surtout de Jules II et de Léon X. Cette belle personne se nommait Geneviève, Ginevra: il lui adressait mentalement des élégies, des odes et des sonnets d'une perfection au moins égale à celle de son poëme; vous allez voir tout à l'heure que ce nom chéri occupait sans cesse sa pensée et qu'il l'encadra dans son poëme, en faisant de Ginevra l'épisode le plus touchant et le plus enchanteur d'un de ses chants. Mais il ne divulgua jamais son amour, par une discrétion inséparable du véritable culte. Continuons.»
Le professeur nous lut alors, sans l'interrompre, tout le premier chant; on y voit avec plus de charme que de clarté comment Charlemagne, à la tête de l'armée d'Occident, attendait au pied des Pyrénées l'armée des Sarrasins commandée par Agramant; comment le paladin Roland, neveu de Charlemagne et revenant des Indes avec Angélique, reine du Cathay, dont il était amoureux jusqu'au délire, arriva au camp de Charlemagne pour lui prêter son invincible épée; comment Charlemagne, craignant que la passion de Roland pour Angélique ne lui fît oublier ses devoirs de chevalier et de chrétien, lui enleva Angélique, dont Renaud de Montauban, son autre neveu, était également épris; comment Angélique fut confiée par Charlemagne au vieux duc de Bavière, afin de la donner comme prix de la valeur à celui de ses deux neveux qui aurait combattu avec le plus d'héroïsme; comment les chrétiens sont défaits par les Sarrasins; comment Angélique s'évade pendant la bataille à travers la forêt; comment elle y aperçoit Renaud courant à pied après son cheval Bayard, qui s'était échappé; comment Angélique, qui a Renaud en aversion alors, s'éloigne de lui à toute bride; comment, arrivée au bord d'une rivière, elle est aperçue par le chevalier sarrasin Ferragus qui a laissé tomber son casque au fond de l'eau en buvant au courant du fleuve; comment Ferragus, enflammé à l'instant par la merveilleuse beauté d'Angélique, tire l'épée pour la défendre contre Renaud; comment Angélique profite de leur combat pour échapper à l'un et à l'autre; comment Renaud et Ferragus, s'apercevant trop tard de sa fuite, montent sur le même cheval pour la poursuivre, l'un en selle, l'autre en croupe; comment ils se séparent à un carrefour de la forêt pour chercher chacun de leur côté la trace d'Angélique; comment Renaud retrouve son bon cheval; comment Angélique, après une course effrénée de trois jours, descend de cheval dans une clairière obscure de la forêt.
Ici le poëte se complaît à décrire une des scènes pastorales de cette nature dont les imaginations poétiques sont le miroir complaisant, et qui rafraîchissent également le lecteur. Que ne puis-je vous la reproduire dans sa langue, qui n'est composée que de notes et de couleurs! Voltaire l'a essayé en vers et n'a pas réussi; il y faudrait la touche d'un Claude Lorrain.
«Angélique s'arrête à la fin dans un délicieux bocage dont une brise légère fait frissonner les feuilles; deux clairs ruisseaux murmurent à son ombre; leur onde fraîche y fait verdoyer en tout temps des herbes tendres et nouvelles; les petits cailloux dont leur courant était ralenti leur faisaient rendre une suave harmonie qui charmait l'oreille.
«Là, se croyant en pleine sécurité et éloignée de mille lieues de Renaud, lasse de la course et de l'ardeur du soleil d'été qui la brûle, elle prend la confiance de se reposer un moment; elle descend de son coursier sur cette herbe en fleurs et laisse le palefroi débridé aller à son gré paître l'herbe tendre; celui-ci erre en liberté autour des ruisseaux limpides qui ravivaient d'une verdure appétissante leurs bords humides.
«Voilà que, tout auprès, elle aperçoit une belle touffe de broussailles, d'épines en fleurs et de vermeils églantiers, qui se mire comme dans un miroir dans cette eau courante, et que des chênes touffus et élevés garantissent des rayons du soleil. Ce bosquet était vide au milieu et laissait une fraîche salle enfoncée sous une obscurité plus épaisse; les feuilles et les branches y étaient entrelacées tellement que les regards n'y pouvaient pas plus pénétrer que les rayons.
«Des herbes fines et molles y tapissaient à l'intérieur un lit qui invitait à s'y étendre; la belle fugitive se glisse au milieu, s'y couche et s'y endort. Elle ne tarde pas à être réveillée par le pas d'un cheval qui s'approche, elle se lève en sursaut et sans bruit, elle regarde entre les feuilles, et elle voit un chevalier couvert de ses armes.
«S'il est ami ou ennemi, elle ne le sait pas; la terreur et l'espérance agitent son cœur serré par le doute; elle attend, immobile, la fin de cette aventure, sans ébranler de sa respiration l'air qui l'environne; le chevalier se couche à demi sur le bord incliné du ruisseau, passe un de ses bras sous sa tête où s'appuie sa joue, et s'abîme tellement dans une profonde rêverie qu'il paraît transformé en une insensible pierre.
«Il resta ainsi plus d'une heure la tête dans ses mains, Mesdames, ce chevalier mélancolique, etc., etc. Puis il se plaint à haute voix, dans des strophes aussi pathétiques qu'amoureuses, d'avoir été abandonné et trahi, pour un autre amant, par la beauté qu'il adore. C'est dans cette élégie épique que se trouvent ces deux stances immortelles et si souvent reproduites et imitées depuis, même par le Tasse, sur la fleur de jeunesse et d'innocence qui donne seule son prix à la beauté: