«La verginella è simile alla rosa, etc.»

«La jeune fille est semblable à la rose, qui, dans un riant jardin, sur l'épine où elle est née, pendant que seule et intacte elle repose, ne voit s'approcher d'elle pour la cueillir ni la dent du troupeau ni la main du berger; le zéphyr caressant, la rosée humide, la terre et l'onde se disputent à qui lui prodiguera le plus de sollicitude. Les beaux adolescents et les femmes amoureuses ambitionnent d'en parer leur sein ou leurs cheveux.

«Mais non pas plutôt du rameau maternel ou de son buisson épineux elle est détachée, que tout ce qu'elle avait de faveur du ciel, de la terre et des hommes, tendresse, admiration, beauté, tout elle perd à la fois; la jeune fille, qui de cette fleur d'innocence doit avoir plus de soin que de ses yeux et de sa vie, laisse cueillir le trésor, perd à l'instant, dans le cœur de tous ses autres admirateurs, tout le prix qu'elle avait avant à leurs yeux!

«Qu'elle soit désormais vile pour tout le monde, et chère seulement à celui auquel elle s'abandonne! etc.»

Le guerrier qui soupire ainsi sur l'infidélité de son amante est Sacripant, roi de Circassie, éperdûment épris d'Angélique, et qui l'avait suivie du fond des Indes jusqu'aux Pyrénées. Une série d'aventures moitié plaisantes, moitié sérieuses, toutes féeriques, poursuivent la belle Angélique obsédée par une foule de chevaliers de chant en chant; Renaud, Bradamante, Roger, Pinabel, et vingt autres guerriers ou guerrières apparaissent, disparaissent, combattent, adorent, s'évanouissent pour reparaître encore comme des fantômes de l'imagination dans une nuit semée de feux follets, mais tous dans des aventures pittoresques décrites en vers, tantôt épiques, tantôt comiques, qui embarrassent quelquefois la mémoire du lecteur, sans lasser sa curiosité et son admiration.

C'est là cependant le défaut de l'œuvre; le fil multiplié et embrouillé des aventures se rompt trop souvent, pour se renouer et se rompre encore. L'Arioste abuse de la complaisance de l'imagination qui le possède, et risque d'impatienter la complaisance de son lecteur. Au moment où le cœur se passionne pour un de ses paladins ou pour une de ses paladines, il rompt lui-même le charme qu'il vient de créer, il ajourne à un autre chant la fin de l'aventure, il prend un autre fil de sa vaste trame, et il l'embrouille encore dans un autre épisode. Il n'y a pas d'intérêt qui puisse résister à un tel éparpillement du sujet: il n'y a que la mémoire des Muses elles-mêmes qui soit capable de retenir l'innombrable multitude d'événements et de héros qui fourmillent dans son épopée. Aussi l'intérêt et l'attendrissement, qui sont fréquents dans chaque épisode, sont-ils nuls dans l'ensemble; il n'y a que des pages, il n'y a pas de livre.

Infelix operis summa!

Jusque-là cependant, grâce à la curiosité toujours plus fraîche au commencement d'une lecture qu'à la fin, la comtesse Léna, la candide Thérésina sa fille, le chanoine, le professeur et moi-même, nous nous laissions délicieusement promener sur le courant capricieux de la verve d'Arioste, au bruit de ses stances aussi limpides que mélodieuses. Le rivage changeait avec le fleuve, mais tous les aspects étaient ravissants.

Le jour qui baissait, et la voix du professeur qui baissait avec le jour, nous firent remettre au jour suivant la lecture du poëme. Mais, au lieu de laisser dans notre entretien de la soirée cette mélancolie pensive que laisse la lecture d'un livre passionné dans l'esprit d'une société de lecteurs, notre entretien, plus gai et plus souriant qu'à l'ordinaire, se ressentit de la folie et de la verve du poëte: la villa, les jardins, les bois de lauriers, les vallées de l'horizon, la mer et le ciel nous parurent pleins de paladins, d'enchanteurs et de belles aventurières poursuivies par leurs persécuteurs ou poursuivant leurs héros à travers le monde. Nous nous couchâmes le soir sur un lit de songes, dont l'Arioste semblait avoir rembourré l'oreiller des deux maîtresses et des trois hôtes de la maison.

«Ne faites pas plus d'attention qu'il ne faut à tous ces héros et à toutes ces héroïnes secondaires du poëme, nous dit le professeur au déjeuner; tout cela n'est que le cadre plus ou moins bien ciselé des tableaux de la galerie infinie de mon poëte: mais attachons-nous seulement à cinq ou six médaillons qui priment tout le reste. Nous voici arrivés au cinquième chant; c'est, selon, moi le chef-d'œuvre de l'imagination de l'Arioste.