—Pourquoi cela? dit la belle comtesse.—Parce que le cœur s'y mêle, répondit le professeur, parce qu'il a été pensé avec la sensibilité et non avec la fantaisie, parce qu'il a été écrit avec des larmes. Un éclair de plaisanterie légère brille encore sans doute à travers ces larmes, comme un rayon de soleil sur la pointe de ces herbes mouillées par l'écume de ce jet d'eau; mais, toutes brillantes que soient ces gouttes, ce sont des larmes. Il n'y a ni sourire ni fou rire qui ait le prix d'une de ces gouttes tièdes du cœur.—Oh! oui, s'écria naïvement l'innocente Thérésina, lisez, lisez, caro professore; j'aimerai bien le livre s'il me fait pleurer.»

Alors le professeur commença la lecture des aventures de Ginevra; mais, pour les rendre plus distinctes de cette nuée d'aventures dans lesquelles elles sont intercalées comme un fil d'or dans une trame mêlée de l'Orient, il les cribla pour ainsi dire de tout leur alliage et il en fit un tout non interrompu de vaine digression. Écoutons-le un moment:

«Renaud, cherchant aventure en Écosse, arrive dans un monastère, monté sur son cheval Bayard, cheval infatigable, machine d'opéra nécessaire à transporter ce paladin d'un pôle à l'autre. Il demande aux moines, en soupant avec eux, s'il n'y a pas quelque exploit à accomplir en faveur de l'innocence et de l'oppression dans leur contrée. L'abbé lui répond que jamais la Providence ne l'a conduit plus à propos pour le salut de plus d'infortunes. La fille de notre roi, lui racontent-ils, accusée justement ou injustement d'un commerce clandestin avec un étranger, est condamnée par la loi sévère du pays à mourir, à moins que, dans l'espace d'un mois entre le crime et le supplice, un chevalier secourable et vainqueur ne vienne, les armes à la main, prendre sa défense et faire mentir son accusateur. Renaud maudit une loi si féroce qui punit de mort une faute de cœur; il excuse l'entraînement de l'amour dans des vers pleins de l'indignation du héros et de l'indulgence de l'amant. Il monte Bayard, et, sous la conduite d'un guide, il chevauche à travers les chemins de traverse de la forêt vers la ville où Ginevra attend vainement un libérateur. Des cris de détresse poussés par une voix de femme dans l'épaisseur du bois l'attirent, l'épée à la main, de ce côté. À son aspect, des assassins, prêts à immoler une jeune et belle victime, s'enfuient en laissant leur crime inachevé. Interrogée par Renaud, elle lui raconte par quelle série de trahisons elle allait périr, sans lui, sous les coups de ces assassins.

«Apprends d'abord, lui dit-elle, qu'à la première fleur de mes années enfantines, je fus admise au service de la fille du roi, dont, en grandissant avec elle, je devins la compagne et l'amie plus que la suivante. Le cruel amour, envieux de mon bonheur, me fit paraître plus belle que toutes les autres belles de la cour aux yeux du duc d'Albanie.

«Imprudente, ajoute-t-elle, je le recevais en secret dans l'appartement le plus secret de ma maîtresse, où elle renfermait ses atours les plus précieux, et où quelquefois même elle venait dormir. C'est du balcon de cette chambre que je laissais glisser quelquefois une échelle de corde pour introduire le prince qui m'aimait.»

Ici le chanoine avait mis un sinet, sans doute pour préserver l'innocence de Thérésina; nous le respectâmes. Le professeur nous dit seulement en prose, et sans nous expliquer la cause de ce caprice, que la belle Olinde, par complaisance pour le prince, revêtait quelquefois les habits de la fille du roi pendant le sommeil de la princesse, et causait sur le balcon au clair de lune dans ce costume royal. Elle fit plus; triomphant de l'amour qu'elle ressentait pour l'ingrat duc d'Albanie, Olinde servit l'amour ambitieux qu'il avait conçu pour la princesse. Ses efforts furent vains, ses pensées perdues: la princesse rejeta avec dédain ses déclarations. Elle aimait secrètement un jeune chevalier italien accompli, venu à la cour de son père avec son frère, et comblé de faveurs par la famille royale d'Écosse. Cet étranger se nommait Ariodant. «L'amour, dit la stance, qu'elle entretenait pour lui d'un cœur sincère et d'une fidélité vertueuse, se changea en aversion contre son odieux rival, le duc d'Albanie. Ce scélérat imagina de jeter le soupçon dans l'âme d'Ariodant, l'infamie sur l'innocence de Ginevra. Il se vanta à Ariodant de son intimité nocturne avec Ginevra, et, pour l'en convaincre par ses propres yeux, il le fit cacher dans des masures inhabitées qui couvraient le glacis du palais au pied du balcon de la princesse. Ariodant, suivi de son frère, se cache en effet une nuit derrière les murs abandonnés de ce précipice.

«J'apparus au balcon comme à l'ordinaire, vêtue de la robe de Ginevra; ma parure blanche éclatait au loin sous les reflets de la lune; ma taille et mon visage, qui ressemblaient à la taille et au visage de ma maîtresse, me faisaient confondre avec elle; l'astucieux duc d'Albanie s'approche à pas furtifs, saisit l'échelle que je lui jette et monte sur le balcon.—Passez une stance inutile, dit le chanoine au professeur; elle ne méritait pas un sinet, mais un silence.» Le professeur omit la stance et poursuivit.

«L'infortuné Ariodant et son frère furent témoins de cette entrevue au balcon. Sans le secours de son frère, Ariodant se serait percé le cœur dans son désespoir.—«Frère insensé, lui crie-t-il en lui arrachant l'épée des mains, peux-tu bien avoir perdu à ce point la raison que tu t'immoles pour une femme? Puissent-elles s'en aller toutes de nos pensées comme la nue au vent!...» Ariodant renonce en apparence à se tuer; mais le lendemain matin il disparut, au grand étonnement du roi et de la cour, sans qu'on entendît plus parler de lui en Écosse. Un mendiant vint huit jours après raconter à Ginevra qu'il l'avait vu se jeter volontairement dans la mer du haut d'un écueil du rivage. Le désespoir de Ginevra est gémi en vers qui arrachent l'âme; le bruit se répandit à la cour et dans tout le royaume qu'Ariodant s'était tué pour avoir trop vu. Le frère d'Ariodant accrédita ces bruits par son témoignage. «Ta fille est seule coupable de la mort de mon frère, dit-il un jour au roi, devant toute la cour; la preuve de son impudicité, qu'il a vue de ses propres yeux, lui a transpercé le cœur, lui qui aimait Ginevra plus qu'on aime la vie.»

Alors il raconta la scène nocturne et trompeuse du balcon. Le roi, consterné d'entendre accuser sa fille chérie, ne peut refuser aux lois d'Écosse la satisfaction qui leur était due pour un pareil crime; l'infortunée Ginevra fut vouée à la mort, après l'intervalle d'un mois, si un chevalier ne venait prendre sa cause, démentir le frère d'Ariodant, et triompher du calomniateur en champ clos.

Les hérauts du malheureux roi parcourent l'Écosse et les contrées voisines en publiant en son nom que tout paladin qui veut venger une princesse innocente et belle, l'obtenir pour épouse et conquérir une dot royale avec elle n'a qu'à se présenter. Nul ne se présente par doute de la vertu de Ginevra et par crainte du glaive de Lurcins: c'est le nom du frère d'Ariodant, accusateur de la princesse.