Gardons, ainsi, gardons nos chastes solitudes:
Le terme en est divin, si les sentiers sont rudes.
Au moins nous y marchons libres et frémissants,
Et jamais coudoyés par d'indignes passants.
Qu'à ces autels nouveaux notre encens se refuse:
L'édifice est construit de bassesse et de ruse.
Passons, pleurant ces jours si tristement vécus;
Poëtes et penseurs, nous sommes les vaincus.
Nos dieux s'en vont! Eh bien, fiers de notre défaite,
Suivons-les au désert sans détourner la tête;
Dans le camp des vainqueurs, surpris de nos dédains,
Les Muses n'entrent pas...Qu'il s'ouvre aux baladins;
Une vengeance est prête, elle peut nous suffire.
Voyez-vous cette foule essayer de sourire,
Ivre de ces faux biens dont vous ne voulez pas?
Vous êtes le remords qui les suit pas à pas;
De leurs fausses grandeurs démasquant l'imposture,
Vos paisibles mépris font déjà leur torture;
Vous avez pour troubler leur magique festin
Cet invincible espoir qui commande au destin.
«Épargne, ô vieux Caton, tes stoïques entrailles,
Survis, et tu vaincras, fallût-il cent batailles;
Survis, et tu rendras par ta seule fierté
Des autels à nos dieux, à nous la liberté!»
Ce sont là de ces vers vertueux qui retrempent les jeunes âmes dans le goût de l'honnête, de l'antique, du beau moral, sans leur donner le vertige des illusions, des perfectionnements indéfinis, qui sont du ciel, mais pas de cette terre, où tout est fini et borné. La liberté qu'il aime n'est que la dignité de l'homme social: elle n'est ni son délire ni sa fureur. Sa religion, c'est Dieu libre et agissant librement dans les âmes; sa république, c'est la règle de l'ordre moral et politique imposée à tous par tous pour qu'il n'y ait place à aucune tyrannie, pas même à celle du peuple, la pire de toutes, parce qu'elle est sans règle, sans responsabilité et sans vengeur. Aussi ses beaux vers, que nous n'avons pu citer ici, sont-ils aussi inflexibles contre la multitude qu'ils sont implacables contre les fauteurs de servitude. C'est ce qui nous fait honorer et chérir l'homme dans le poëte, comme nous honorons et nous chérissons le poëte dans le citoyen. Heureuse la France d'avoir encore de tels enfants! Spes altera Romæ!
Lamartine.
LVIIIe ENTRETIEN
I
C'est vers ce même arbre du ravin de Saint-Point que nous vîmes s'avancer, quelque temps après, un autre jeune poëte, encore inconnu à lui-même et aux autres. Il vient de publier il y a peu de jours un de ces timides aveux de talent qui ressemblent à une première confidence d'amour confessé en rougissant, à demi-voix et dans le demi-jour, à l'oreille de la première personne aimée. C'est ainsi que le modeste et mélancolique Xavier de Maistre, toujours doutant de lui et toujours ajournant sa gloire, publiait à un petit nombre d'exemplaires, pour quelques amis de régiment et pour quelques voisins de campagne, le Lépreux de la cité d'Aoste, cet évangile des infirmes, ce manuel des lits de douleur, la plus chaude larme qui soit tombée dans la nuit du cœur désespéré et résigné d'un misérable, pour arracher des ruisseaux d'autres larmes sympathiques aux yeux des hommes sensibles dans ce siècle.
Nous avions entrevu, plusieurs années avant cette époque, ce jeune homme, qui n'était encore qu'un bel adolescent, marqué au front de ce double cachet du génie futur: la tristesse et l'enthousiasme. Son père nous l'avait amené un jour à Paris: bien que nous fussions resté plusieurs années sans le revoir, sa figure nous était demeurée gravée dans la mémoire de l'œil, comme un de ces songes qui passent devant notre esprit dans la nuit, et qu'on ne peut chasser de ses yeux après de longs jours écoulés.
Il avait dix-huit ans à peu près au calendrier de sa vie légale, mais il en avait soixante à la gravité des traits. On eût dit que cet enfant avait deviné le sérieux et les tristesses de l'existence, et que son ange gardien, comme on disait autrefois, ou son étoile, comme on dit aujourd'hui, lui avait déchiré dès le berceau le voile qui dérobe l'horizon humain à tout homme destiné à vivre dans ce monde fantastique en écartant des fantômes pour marcher à des ombres.
Il était grand et mince comme ceux qui ne tiennent au sol que par l'extrémité inférieure, les pieds, et qui semblent prêts à s'élever dans l'atmosphère; il ne lui manquait de l'esprit pur que les ailes; sa tête oblongue avait l'organe du spiritualisme pieux, une proéminence visible au sommet du crâne, cette coupole intérieure où les spiritualistes contemplent et adorent d'instinct la divinité de leur pensée.
Cette tête était ornée par derrière et voilée par-devant d'une belle chevelure indécise entre le brun et le blond, qui ruisselait jusque sur ses épaules, et d'où sortait, au mouvement de sa main, un front limpide, mais déjà plein de je ne sais quoi, pensées ou rêves, poésie future ou sagesse prématurée.