Cette chevelure n'avait jamais senti, non plus que cette âme, la froide lame des ciseaux ou le froid tranchant des déceptions; deux larges yeux bleus, comme la mer de la Bretagne, sa patrie, rêvaient dans la sérénité sous l'ombre de ces cheveux. L'ovale des traits était sans inflexion irrégulière du moule; la nature, sûre de ses lignes, avait modelé cette tête: le nez grec d'une statue de Phidias, la bouche aux lèvres gracieuses, mais un peu saillantes, comme celles des bustes éthiopiens dans le musée du Vatican à Rome; le menton ferme et proéminent d'un des élèves studieux de Platon dans le tableau de l'École d'Athènes, de Raphaël. C'est le signe de l'étude, donné par la nature ou par l'habitude, à tous ceux dont la vocation est de penser; malheur à ceux dont le menton manque ou fuit en arrière! la base manque à la main qui veut appuyer le visage. Ceux-là ont la légèreté de l'oiseau; ils ne se posent pas, ils ne ruminent rien, ils effleurent tout avec les ailes, figures sans contre-poids, qui manquent de balancier pour se tenir en équilibre sur le vide de leurs facultés. La pensée a besoin de méditation pour mûrir; le caractère a besoin de force pour résister: où est la réflexion, où est le caractère, dans une tête qui ne peut s'appuyer sur la main?
II
L'attitude de cet adolescent était conforme à cette stature et à ce visage; un silence attentif, qui se laissait arracher des réponses justes et brèves, silence presque toujours révélateur de sérieuses puissances d'esprit: les amphores les plus hermétiquement fermées ne sont-elles pas celles qui contiennent les plus précieux parfums? Une convenance naturelle; ce bon ton inné, qui n'est que le rapport juste de l'homme avec tout homme ou avec toute chose; un langage sonore, cadencé et grave, quoique gracieux dans ses inflexions un peu lentes; un recueillement respectueux, mais nullement bas ou servile, devant ceux qu'il écoutait; la dignité d'un cœur libre dans la déférence d'un disciple ou d'un fils: voilà ce rare jeune homme.
Il devait plus tard faire partie de notre intérieur de famille pendant quelques années; compagnon volontaire de mes travaux et de mes tribulations intimes à la ville et à la campagne, mais compagnon sans intérêt, auxiliaire sans solde, payé en amitié comme il assistait en tendresse, génie familier et serviable du foyer, genius loci, comme Cicéron l'écrit d'un de ses secrétaires à qui il enseignait l'éloquence, et qui polissait ses harangues à Tusculum.
Ce jeune homme, aussi heureusement doué des dons de la famille et de la fortune que des dons de la nature, s'appelait Alexandre. Il a donné, depuis, son nom et son cœur à une jeune femme accomplie de beauté, d'éducation et de vertu, fille d'une famille d'élite de mon voisinage en Mâconnais. Il y vit aimé, indépendant, studieux, dans ce délicieux loisir des jeunes années, repos d'une union formée par le cœur, lune de miel prolongée de l'existence, où la destinée bien rare verse du jour sans ombre, des joies sans lie et des douceurs sans mélange d'amertume à ses favoris. Puisse-t-il savourer jusqu'au terme une coupe qu'aucun coup du sort ne brise jamais entre ses lèvres! Il est doux, même pour les misérables, de contempler ces félicités complètes; elles leur prouvent que, si le bonheur est rare, au moins il est possible en ce triste monde, et que, parmi tant de mauvais rêves, il y a aussi de phénoménales réalités.
Cependant la pensée fait partie du bonheur. Même au sein des loisirs, de l'amour, de la famille, l'âme ne perd pas son activité; seulement son activité est volontaire. Le génie et la fantaisie se tiennent par la main pour rêver et chanter ensemble à leur heure, ou bien pour (comme dit Virgile, connaisseur en indolence).
Ducere sollicitæ jucunda oblivia vitæ.
Dans un tel état de l'âme en équilibre sur son bonheur, on aimerait assez la gloire, autant qu'elle pourrait s'associer au repos et à l'amour: ce serait une décoration domestique qui ornerait le fronton du foyer, comme ces plantes grimpantes et aromatiques qui festonnent l'humble toit de chaume ou d'ardoise, qui font pénétrer leurs bouffées enivrantes par les fenêtres de la chambre à coucher et qui font envier au passant cette paix.
Mais, si la gloire a quelques inconvénients inséparables des retentissements souvent importuns qu'elle donne au nom du poëte, alors on n'en veut plus, ou bien on n'en veut qu'à sa mesure, c'est-à-dire une gloire commode, silencieuse, intime, pour ainsi dire, chuchotée à l'oreille de quelques amis et qui fait dire au coin du feu de la famille: «Tenez, lisez, jugez, jouissez; mais ne faites pas de bruit de peur d'éveiller l'enfant et la mère, et surtout de peur d'éveiller la jalousie des rivaux. Qu'il vous suffise de savoir que, moi aussi, je serais célèbre si je ne dédaignais pas la célébrité. Mais je ne veux être qu'amateur, dilettante, selon le mot des Italiens: c'est le meilleur rôle dans tous les arts, et même dans toutes les carrières de la vie civile; on goûte, on jouit, on juge, on s'essaye, et on ne se compromet pas; on a, en un mot, des admirateurs, et on n'a point d'ennemis.»