À UN AMI.

Ami! je poursuis seul notre pèlerinage
Aux grands maîtres vivants ou morts que nous aimons;
Guidé par un poëte, un ami de mon âge,
J'ai pris l'âpre chemin des pâtres sur les monts.
C'est un des vrais amis de cette idole à terre,
Qui, de son vieux perron, aime à le voir venir,
Du fond de l'avenue aujourd'hui solitaire,
Dans l'abandon de tous porter son souvenir.

Nous gravîmes Milly, cet aride village,
Par un chemin à pic, de buis tout tacheté,
Sur des coteaux pierreux où, sous l'or du feuillage,
S'azuraient les raisins embrasés par l'été.
La vendange joyeuse enivrait la montagne;
Hommes, femmes, enfants, chantant dans la campagne,
Cueillaient les raisins mûrs sur les vieux ceps tordus,
Ou prenaient leurs repas dans la vigne étendus.
Puis les bœufs lents traînaient les chars aux lourdes tonnes,
Et le sang des raisins ruisselait du pressoir;
Fêtes des derniers jours, allégresses d'automnes,
Vous êtes un adieu comme l'azur du soir!

La fête disparut derrière un cap de roche,
Comme soudain la vie au tournant de la mort.
Quelques chèvres en paix, sans craindre notre approche,
Rongeaient dans les ravins les broussailles du bord.
Nous montâmes plus haut faire aussi nos vendanges
De rêves purs à l'âme et d'air sain aux poumons;
C'est que la poésie est une vigne d'anges,
Qui mûrit et qu'on cueille à la cime des monts.
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Il allait, il montait, le chemin en spirale,
D'imprévus horizons en ravissant les yeux,
Des vignes aux sapins, sauvage cathédrale,
De la foule au désert, des abîmes aux cieux.
Les vendangeurs, épars dans les vignes fécondes,
Au vent de la montagne exhalaient leur gaieté;
Et les amis rêveurs montaient entre deux mondes,
En haut la solitude, en bas l'humanité...

Le poëte et son guide font halte au sommet, puis commencent à descendre vers la vallée du château.

Le sentier ruisselait de verdure et d'eau vive,
Tournait autour des houx que l'eau froide ravive;
Leurs grains rouges semblaient des grappes de corail.
Le clair-obscur des bois aux teintes de vitrail
Recueillait le regard et baignait l'âme d'ombre.
Cet escalier tournant qui descendait plus sombre,
Les chants de ce bouvreuil dans ce bois effeuillé,
Les eaux vives courant sur le caillou mouillé,
Cette gorge sonore où la brise apaisée
Accompagnait si bien le rêve ou la pensée,
Cette marche en avant comme un pas aux combats,
Ce haut isolement des tumultes d'en bas,
Ce grand cloître des bois propice à la lecture
Et la libre amitié dans la libre nature...

Ici le poëte change de ton, et, saisi de ces frissons lyriques qui sortent des sources et des bois sur les hauts lieux, il fait chanter un hymne à son cœur de philosophe de l'espérance. L'hymne évaporé, il descend plus bas, d'un pied plus rapide, et il aperçoit de loin les tours démantelées du château de Saint-Point,

Où le barde muet, ce moderne brahmane,
Vit entouré d'oiseaux et de chiens pour amis.

Là finit le premier chant de ce poëme pédestre. Il reprend le lendemain, au lever du jour, aux sons du cor des jeunes chasseurs réveillés pour courir le renard ou le loup dans la forêt: