XXII
Je vis entrer une rose pourtant; mais une rose pâle, une rose du Nord, une jeune fille, presque une enfant, dont les traits, à peine indiqués par la nature, étaient plutôt, comme la Psyché de Gérard, une ébauche de la beauté, une esquisse de la grâce, qu'une beauté palpable, qu'une grâce éclose.
Elle grandissait encore; aucune de ses formes, presque aériennes, ne se dessinait sous le cachemire des Indes qui l'enveloppait des plis perpendiculaires de la statue. On eût dit que ce corps si léger n'aurait pas eu besoin de ses pieds pour le porter; ce n'était qu'une âme habillée. Je crus voir marcher, ou plutôt glisser sur le tapis, l'Inspiration.
Son visage, dont tous les délinéaments étaient nets, purs, minces, transparents comme un camée, avait la délicatesse d'une miniature; mais il était sévère comme une pensée. Avez-vous vu un buste de lord Byron adolescent? Cette jeune fille lui ressemblait, comme une sœur plus jeune à son frère: elle, aussi belle que lui, lui, moins éthéré qu'elle, tant ce visage était d'un enfant; mais les yeux étaient d'un être qui a fini sa croissance. C'est que le cœur dormait encore dans cette jeune fille, et que la pensée était déjà tout éveillée; ou bien peut-être la pensée n'avait-elle jamais dormi en elle, et cette créature surnaturelle était née en pensant.
Quoi qu'il en soit, ses grands yeux, d'un bleu sombre où l'azur et la nuit luttaient, sous de très-longs cils, comme l'ombre du bord et le bleu du large sur la mer pour en nuancer l'éclat et la profondeur; ses grands yeux, dis-je, ne pouvaient plus rien acquérir de plus achevé par les années (que des larmes peut-être); ils luisaient comme deux étoiles de première eau sous l'arc d'un front proéminent; leur seule impression, c'était le génie. Or l'expression du génie, dans des yeux de femme, savez-vous ce que c'est? C'est ce qu'on appelle le surnaturel, autrement dit ce qu'on n'a jamais vu dans un autre regard, et par conséquent ce qu'on n'a pu comparer à rien. Je renoncerai donc à vous définir ce regard.
XXIII
J'étais, je le confesse, intimidé par cette véritable apparition de lumière dans mes ténèbres. Je l'interrogeai avec le respect presque tremblant d'un homme qui ne craint aucun homme, mais qui tremble devant tous les anges.
J'appris, dans une longue conversation, que cette jeune fille était une Irlandaise, d'une famille aristocratique et opulente dans l'île d'Émeraude; qu'elle était fille unique d'une mère veuve qui la faisait voyager pour que l'univers fût son livre d'éducation, et qu'elle épelât le monde vivant et en relief sous ses yeux, au lieu d'épeler les alphabets morts des bibliothèques; qu'elle cherchait à connaître dans toutes les nations les hommes dont le nom, prononcé par hasard à ses oreilles, avait retenti un peu plus profond que les autres noms dans son âme d'enfant; que le mien, à tort ou à raison, était du nombre; que j'avais parlé, à mon insu, à son imagination naissante; qu'enfant, elle avait balbutié mes poëmes; que, plus tard, elle avait confondu mon nom avec les belles causes perdues des nations; que, debout sur les brèches de la société, elle avait adressé à Dieu des prières inconnues et inexaucées pour moi; que, renversé et foulé aux pieds, elle m'avait voué des larmes..... les larmes, seule justice du cœur qu'il soit donné à une femme de rendre à ce qu'elle ne peut venger; qu'elle était poëte malgré elle; que ses émotions coulaient de ses lèvres en rhythmes mélodieux et en images colorées. Elle m'en récita quelques-uns, dont j'étais moi-même l'objet. Ces vers semblaient avoir été pensés par Tacite et écrits par André Chénier; quoique composés par elle dans une langue étrangère (le français), ils n'avaient ni l'embarras de construction d'une main novice à nos rhythmes, ni la mollesse, ni la chair flasque des essais poétiques de l'enfance ou de l'imitation sous une jeune main; ils étaient tout nerfs, tout émotion, tout concert de fibres humaines; ils jaillissaient du cœur et des lèvres comme des flèches de l'arc intérieur allant au but d'un seul jet, et portant un coup droit au cœur sans se balancer sur un éther artificiellement sonore: Je sonne en tombant, non parce qu'on m'a mis une cloche aux ailes, mais parce que je suis d'or. Ces vers ne chantaient pas, ils frémissaient: leur seule musique était leur vibration en touchant l'âme. J'étais confondu d'entendre une voix plus virile que celle de Talma, plus tragique que celle de Rachel. Je méditais, les yeux baissés, en silence, mon étonnement, bien plus étonné encore lorsqu'en relevant les yeux je me trouvais en face d'une enfant de seize ans, pâle comme un spasme, calme comme l'héroïsme, belle comme l'idéal traversant la sombre réalité du temps.
Je ne fis ni geste ni exclamation: les compliments étaient hors de saison devant un miracle. Tout était sérieux dans ce génie, austère dans cette grâce; je compris que j'étais en face d'une sœur du jeune Pic de la Mirandole, quand cette intelligence surnaturelle, incarnée dans un bel adolescent, comparut devant le pape, les cardinaux et le congrès de tous les érudits d'Italie, pour répondre sur toutes les matières et dans toutes les langues à ce cénacle de l'intelligence humaine. De question en question j'arrachai à cette jeune fille, modeste autant qu'universelle, le secret de tout ce qu'elle savait à l'âge où l'on ignore tout. Elle écrivait avec la même facilité en anglais, en allemand, en français, en italien, en grec, en hébreu, éloquente et poëte sur dix instruments antiques ou modernes, sans distinction et presque sans préférence; musicienne qui joue avec tous les claviers. Un seul homme en Italie, Mezzofanti, un seul homme en France, le comte de Circourt, ont offert au monde ce phénomène de l'universalité des langues et des connaissances humaines; mais ces deux hommes étaient deux miracles d'organisation intellectuelle achevés par les années et par les études. La jeune fille avait seize ans, et de plus elle était un grand poëte. Tant de sciences chez elle n'étaient que les jouets de son enfance et les outils de son génie. Quel rayonnement ne sortira pas d'une telle étoile? Le siècle le saura plus tard, et je vous le dirai moi-même bientôt.
Je la reconduisis tout ébloui d'intelligence jusque sur le palier de ma petite maison; elle marchait devant moi dans le soleil, et j'avoue qu'au lieu d'une trace d'ombre derrière elle, elle me semblait laisser une trace de lumière sur les dalles qu'elle avait foulées en se retirant.