Il y a dans ce petit volume des pages exquises comme celles-là; mais quelquefois aussi ces pages sont de bronze, et rendent l'accent du métal par leur profondeur et leur solidité. Nous l'admirons et nous le regrettons. Que le jeune poëte ne s'y trompe pas: ce qu'il faut aux vers, ce n'est pas l'éloquence: c'est le charme. Il a reçu ce don des dons: qu'il ne s'égare pas sur les traces des poëtes politiques, systématiques, empiriques, métaphysiciens, logiciens, sectaires, que sais-je? qui pullulent maintenant à la suite de telles ou telles factions, et surtout de celle qu'on appela la faction de l'avenir. Deux de ces poëtes, amis de M. Alexandre, sont pleins de vertu, de patriotisme et de vrai talent; mais, selon nous, ils se trompent d'instrument en entrant dans ce grand concert des âmes qui accorde ses lyres pour remuer le siècle nouveau; ils veulent nous faire penser, il s'agit de nous faire jouir. Plaire est le seul système en poésie; or il n'y a rien de moins plaisant qu'un syllogisme, fût-il en beaux vers.

Que leur jeune ami, M. Alexandre, sache bien qu'une opinion, quelle qu'elle soit, n'est point du domaine des poëtes. Pourquoi? parce que l'opinion est transitoire, et que le charme est immortel. Le plus grand patriote de l'Europe peut être un détestable poëte, quoiqu'il soit excellent citoyen, et le premier poëte de Rome a pu être un très-mauvais citoyen (nous voulons dire ici Horace). Qui s'avisera jamais de demander si Homère était royaliste ou républicain, démocrate ou aristocrate? Il était Homère, et c'est assez; le cœur et l'imagination, voilà tout ce qu'il faut aux poëtes! Soyez charmant, et pensez ce que vous voudrez! M. Alexandre a le charme: qu'il se garde bien de chercher mieux; qu'il se garde de vouloir, à l'exemple de ses amis, planer plus haut que nature dans le vague espace des abstractions. Au sommet de toutes les montagnes, on trouve le glacier!

XIX

Nous eûmes une de ces belles heures, oasis des vies inquiètes comme la nôtre, le jour où nous rencontrâmes à Marseille, prêt à repartir pour l'Orient, un autre homme dont nous vous entretiendrons bientôt avec l'admiration grave du poëte et avec la tendresse de l'amitié. C'est Joseph Autran, qui depuis a pris tant et de si larges et de si hautes places dans la littérature poétique de nos jours. Il me semble encore entendre sa voix de poitrine, résonnante comme une vague d'Ionie dans un creux de rocher des Phocéens, la première fois qu'il adressa, comme un vrai Horace à un faux Virgile, les adieux du poëte sédentaire au poëte errant! J'analyserai avant peu de mois sous les yeux du lecteur ces poëmes maritimes, ruraux et guerriers, où l'on retrouve tant d'échos d'Homère, de Théocrite ou de Tyrtée. Joseph Autran est un Grec mal francisé (heureusement pour lui et pour nous), qui, ayant abordé sur quelques débris de l'antique Phocée aux bords de la Provence, comme Reboul, Mistral, Méry, Barthélemy et cent autres, n'a pas pu se défaire encore de l'accent natal: il est de cette colonie grecque qui, avec des images grecques et une harmonie ionienne, reconstruit une poésie française plus colorée, plus harmonieuse et plus chaude surtout que la poésie du Nord! Nous les feuilleterons tous à leur heure ici. Quand on compose laborieusement le diadème littéraire de son siècle pour les princes de l'art en tout genre, il ne faut pas laisser de telles perles orientales éparses sur les rivages de notre mer du Midi, sans les ramasser et sans les enchâsser dans la mémoire.

XX

Je parlerai surtout bientôt d'un autre hasard ou plutôt d'un autre bonheur de génie, dans une rencontre qui nous a donné et qui donnera probablement à l'Angleterre, à la France, à l'Europe, d'étranges étonnements et de vives admirations quand l'heure sera venue. Voici comment ce miracle de la nature nous fut révélé, comme il le sera à tout ce qui lit.

XXI

C'était par une sombre matinée de novembre, à Paris, quelques années après la révolution de 1848, qui m'avait rejeté seul, meurtri et nu, sur le rivage, après ce grand naufrage où j'avais été moi-même aussi naufragé que pilote.

Je travaillais, comme je fais aujourd'hui, d'un labeur mercenaire pour soutenir sur l'eau ceux qui périssaient de ma perte. J'écrivais le Conseiller du peuple, journal à cinquante mille abonnés, dans lequel je m'efforçais de modérer les esprits impatients à qui l'élan exagéré allait faire traverser la liberté; je le voyais, je le disais. La sueur du travail et du patriotisme ruisselait dès l'aube du jour sur mon front.

On m'annonça une jeune fille parlant le français avec un accent étranger et demandant à m'entretenir; j'ordonnai de la faire entrer. Je passai une main dans mes cheveux, soulevés par l'inspiration, pour présenter un front décent à l'étrangère, et je jetai ma plume fatiguée sur le guéridon qui portait, à côté de moi, le monceau de pages écrites à la lampe et au soleil levant depuis cinq heures du matin. Je ne m'attendais pas à un rafraîchissement d'esprit si charmant, mais j'en avais besoin: «Ce n'était pas la saison des roses,» comme dit le poëte persan Saadi.