Ces sites déserts ne sont fréquentés que par des bergers, enfants des chaumières isolées de la montagne, qui y mènent paître les chevreaux et les moutons. Ces enfants se réunissent par groupes de cinq ou six têtes blondes pour jouer ou pour cueillir les mûres ou les noisettes au bord des sentiers; ils sont tous petits, et se cachent au moindre bruit sous les taillis, parmi les fougères, jusqu'à ce que le bruit des passants disparus les laisse revenir à la place qu'ils ont quittée. Quelquefois ils sont si pressés de s'enfuir qu'ils n'ont pas le temps de reprendre leurs sabots, et qu'ils se sauvent pieds nus en abandonnant leur chaussure de bois sur le chemin.
Il en était arrivé ainsi ce soir-là. Un essaim de petits bergers, étonnés et effrayés du bruit des conversations animées entre tant de personnes qui s'exclamaient à chaque pas sur les beautés du site, s'étaient enfuis bien loin et cachés dans les hautes fougères pour voir sans être vus. Ils avaient laissé huit ou dix paires de sabots très-petits sur la place: la petitesse des sabots disait l'âge des enfants par la mesure des pieds qu'ils avaient chaussés. Les visiteurs et les enfants du château s'ingéniaient à chercher des yeux, à appeler de la voix ces petits bergers invisibles, et qui se gardaient bien de se montrer, quand j'arrivai moi-même au rendez-vous par le sentier opposé de la montagne.
Je mis pied à terre, et j'attachai mon cheval à un noisetier, pour m'asseoir sur la mousse avec mes convives. Le jeune poëte se trouvait apparemment là, et voilà comment il raconte la petite niche que nous fîmes aux petits bergers de la montagne, plus enfants qu'eux sous des cheveux gris ou sous nos fronts chauves.
.......Le poëte,
En mettant pied à terre au sommet du plateau
Aperçut des sabots près d'une cendre grise;
Les enfants avaient fui, saisis par la surprise,
Effrayés des grands yeux des dames du château,
Leurs chèvres mordillant en paix l'herbe des cimes.
Et là, comme au désert les Arabes conteurs,
Autour de notre Antar en rond nous nous assîmes.
Écoutez le beau conte éclos sur ces hauteurs:
Antar prend les sabots, sans rien dire; il y glisse
Un trésor, des gâteaux, de l'argent qui reluit;
Puis, les posant, sourit de l'heureuse malice.
Ces malices du cœur sont ses gaietés, à lui!
Quand tu veux, quel fuseau de bonheur tu dévides,
Ô cœur!—Chacun joua le jeu de charité.
Quand on partit, riant de ce tour de bonté,
Les sabots étaient pleins: les bourses étaient vides.
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Le lendemain venaient dans la cour du château
De frais petits enfants à la joue en fossettes,
Offrant ce qu'ils avaient, des paniers de noisettes;
C'était le tour aussi des bergers du plateau:
Ils avaient deviné la main dans le cadeau;
Leur mère, en leur mettant leur chemise de fêtes,
Leur avait dit: «Tu vas au clocher, fais-toi beau!
Quand on voit jusqu'ici monter les robes blanches,
Notre semaine, enfants, a toujours deux dimanches!»
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Un jour la parabole apparaîtra plus grande,
Au fond du clair-obscur doré d'une légende,
Des souvenirs confus dans le cœur des petits,
Comme au fond des ravins de bleus myosotis.
D'autres bergers peut-être, ainsi qu'au moyen âge,
Sur la montagne iront faire un pèlerinage,
Et quelque vieille femme en indiquant le lieu,
Leur dira: C'est ici que le miracle eut lieu!
Un conte amusera la chaumière idolâtre;
Les enfants, dans l'espoir du don miraculeux,
Porteront leur sabot le soir au coin de l'âtre,
Dans leur berceau dès l'aube ouvriront leurs doux yeux,
Et, tout joyeux, croiront à ces douces chimères,
En trouvant les présents cachés là par leurs mères!
La poésie grecque des temps intermédiaires entre l'épopée et le chant klephte populaire a-t-elle rien de plus domestique, de plus gracieux, de plus paysannesque, de plus terre à terre et de plus aérien à la fois que ce petit poëme? L'hirondelle aussi rase quelquefois le sol, et c'est alors justement qu'elle montre le mieux qu'elle a des ailes!