Mais voici, du matin humant la fraîche haleine,
Comme un marin serré dans sa veste de laine,
Devant le cimetière et le sombre inconnu,
Debout sur son balcon, qu'un homme, le cou nu,
Jette aux oiseaux du pain; ils viennent par volées,
Du faîte de la tour et du fond des allées.
Lui, fixe on ne sait quoi là-bas à l'horizon,
Comme pour voir au ciel l'enfant de sa maison.
La chapelle des morts, l'église du village
Montent devant ses yeux, au-dessus du feuillage.
Avec ses lévriers sur son balcon de bois,
Il me salue au loin du geste et de la voix;
Et son salut sonore, envoyé dans l'espace,
Vient vibrer jusqu'à moi, puis se prolonge et passe.
Auprès des jeunes fleurs souriant aux vieux murs
Des beaux livres rangés ainsi que des fruits mûrs,
Des oiseaux voletant dans leur cage fleurie,
La femme du poëte aussi travaille et prie.
Artiste matinale, elle écrit du pinceau
Des poëmes de fleurs au bruit des chants d'oiseau.
C'est charmant! tu connais ces arches de corolles
Où le poëte, heureux aux jours de liberté,
Chantait, et pour ses vers trouvait des auréoles:
La poésie et l'art enlaçaient leur beauté.
Ô vers, ô jeunes fleurs, qui mêlaient leur couronne!
Idéale union, pourquoi, pourquoi mourir?
L'âme, comme la terre, a donc des vents d'automne
Qui l'effeuillent aussi, pour mieux la refleurir!
Les mains lourdes de dons, le poëte avec grâce
Descend vers les oiseaux et les chiens de la cour;
Au pas aimé du maître alors la bande accourt,
Bondit, aboie, et vole, et chante sur sa trace.
Il porte sur le poing, comme un cheik du Liban,
Son perroquet splendide à l'amitié jalouse,
Et, près de lui, les paons errant sur la pelouse
Ouvrent leur arc-en-ciel et perchent sur le banc.
Poëte en action, il rassemble et convie
Autour de son foyer d'un éclat tout vermeil,
Tous les bruits, les rayons, la fête de la vie;
Il aime la splendeur, comme un fils du soleil.
Il part pour la montagne, et son cheval l'enlève:
Vivent les monts! l'esprit avec les pas s'élève.
Et le maître, emporté par des souffles divins,
S'en va, poëte équestre, au-dessus des ravins,
Au galop, dans le vent, selon sa fantaisie,
Humer, à pleins poumons, l'air et la poésie.
XVI
Ici le jeune pèlerin de Saint-Point se souvient d'une petite anecdote de village, dont il me fait ressouvenir aussi en souriant.
C'était en 1857. Le vieux manoir réunissait une nombreuse tribu de famille et d'amis de la famille, plusieurs jeunes nièces avec leurs petits enfants. Par un beau soir d'octobre, toute cette société, les jeunes gens à pied, les femmes à cheval, les enfants sur des ânes, partit pour visiter les plus hauts sommets des montagnes qui séparent le bassin de la Loire du bassin de la Saône. Cette chaîne, boisée d'épaisses bruyères et de rares châtaigniers, est un amphithéâtre d'où l'on a pour spectacle, d'un côté, les neiges dentelées des Alpes, de l'autre, la vallée creuse et verte de Saint-Point, avec ses tours dorées par le soleil des soirs: site solennel, quand on s'y assied en regardant le mont Blanc; site modeste et recueilli, quand on s'y retourne pour regarder la vallée sombre et la vieille ruine du château.
XVII
Ce jour-là, j'avais eu affaire dans le Mâconnais; j'avais promis à mes hôtes de revenir par les sentiers de chèvres qui abrégent la distance et de les rencontrer au sommet de la chaîne sous des châtaigniers convenus.