Une politique de secte, contre nature et contre bon sens, ne rêvait pas alors, comme aujourd'hui, de refaire l'unité de l'Italie et l'unité de l'Allemagne. L'unité de l'Allemagne serait la crise incessante et le danger de mort perpétuel de la France. Ce patriotisme contre la patrie n'avait pas encore été inventé par des publicistes français. Quatre-vingts millions d'Allemands unis en une seule nationalité militaire contre trente millions de Français, quelle perspective de sécurité et de grandeur à offrir à la France! En vérité, ces rêves d'unité italienne ou germanique ne ressembleraient-ils pas à des trahisons, s'ils n'étaient pas les inepties du patriotisme? La sécurité de la France est dans la division de ses ennemis. C'est la confédération de l'Allemagne et de l'Italie qui maintient la paix. Trente millions d'Italiens dans la seule main d'une maison de Savoie, quatre-vingts millions d'Allemands sous le seul sceptre de la maison de Lorraine, je défie les ennemis les plus acharnés de la France de construire contre nous de plus redoutables machines de guerre. Ah! qu'un grand diplomate nous serait nécessaire dans nos aberrations du moment!

X

Cette vérité avait frappé déjà, quelques années avant la révolution, un diplomate éminent. Le génie léger, mais prompt, du duc de Choiseul avait compris, comme le cardinal de Bernis, que l'Autriche n'était plus, par nature, l'ennemie mortelle de la France; que la Prusse, alliée de haine contre nous avec l'Angleterre, et avant-garde de cet immense empire moscovite qui venait de surgir, et qui avait besoin d'une tête de pont sur l'Allemagne pour atteindre jusqu'au cœur de la France, était désormais le nœud des triples coalitions contre nous; qu'une guerre de la France avec la Prusse serait toujours triple; qu'une guerre avec l'Autriche pouvait être presque toujours isolée et par conséquent bien moins dangereuse à la vitalité française. Le duc de Choiseul avait donc penché vers l'alliance autrichienne; il avait fait plus, il avait prémédité et accompli une union plus intime entre la maison de Lorraine et la maison de Bourbon par le mariage du Dauphin, depuis Louis XVI, avec une fille de l'impératrice Marie-Thérèse, mariage conseillé alors par une grande politique, quoique tranché depuis par la hache d'une révolution.

Napoléon, conseillé plus tard par le prince de Talleyrand, comprit la politique occidentale comme le duc de Choiseul, et s'allia lui-même avec l'Autriche par son mariage avec Marie-Louise. On a sottement depuis accusé ces deux mariages politiques des catastrophes qui suivirent.

C'est une superstition hébétée du peuple, digne des aruspices de Rome au temps des augures. Certes, ce ne fut pas l'Autriche qui formula la révolution française et qui dressa l'échafaud de sa propre maison; ce ne fut pas l'Autriche qui poussa Napoléon à la folie de Moscou; ce ne fut pas M. de Metternich qui poussa Napoléon à refuser toute paix acceptable au congrès de Prague et à poser obstinément ainsi la question européenne entre le monde et la France: l'asservissement du monde à un homme, ou l'anéantissement de la France pour la gloire d'un homme. Qu'on lise les négociations de la France et de l'Autriche la veille de la bataille de Leipsick: on se convaincra que l'Autriche ne trahit ni la vérité, ni l'alliance de famille entre la France et elle en ce moment, et que, si Napoléon avait permis à quelqu'un de le sauver de sa propre immodération, c'est son mariage avec la fille de l'Autriche qui l'aurait sauvé de la coalition de l'univers.

Le duc de Choiseul, le prince de Talleyrand, Napoléon lui-même, tant qu'il écouta quelque chose et quelqu'un dans ses intérêts et dans l'intérêt de la France, penchèrent donc, depuis l'agrandissement de la Prusse et de la Russie, vers l'alliance avec l'Autriche.

Cette vérité neuve se faisait pressentir plus clairement aux esprits nets, à l'époque où M. de Talleyrand touchait aux questions diplomatiques de son pays, c'est-à-dire en 1790 et en 1791. Voici pourquoi:

XI

Le règne si moral de l'infortuné Louis XVI avait fait, par suite des mauvais conseils d'un vieux ministre, une grande faute de moralité et une offense mortelle à l'Angleterre: cette faute était d'avoir pris en main la cause de l'insurrection civile des colonies anglaises de l'Amérique du Nord contre la mère patrie; c'était d'avoir pris en main cette cause en pleine paix, c'est-à-dire déloyalement et en contravention avec le droit des gens, politique indigne d'un roi honnête homme et d'une nation qui se respecte dans sa parole, politique qui déclare de bouche la paix à la nation britannique, et qui attise d'une main cachée la plus malfaisante des guerres, la guerre civile, la guerre d'insurrection, la guerre filiale contre la nation avec laquelle on simule la loyauté et la paix. Les secours déguisés, les incitations perfides, les subsides incendiaires, les armes et les volontaires français, prêtés sous main aux insurgés américains par Louis XVI, sont une page néfaste qu'on voudrait pouvoir arracher de sa vie.

XII