M. de Talleyrand était en ce moment à Londres. Les hommes du dernier ministère de Louis XVI avaient envoyé à Londres M. de Chauvelin, jeune et ardent révolutionnaire, fils d'un favori de cour, dont le seul titre était sa défection à la cour.

Ce jeune homme, novice et inexpérimenté en diplomatie, n'était accrédité que par son titre auprès des hommes d'État du cabinet de Saint-James; il passait pour être l'envoyé secret et actif du jacobinisme français auprès des factions anarchistes de Londres; plutôt que l'ambassadeur loyal de Louis XVI auprès des ministres de la Grande-Bretagne. M. de Talleyrand lui fut, dit-on, adjoint comme une espèce de tuteur politique à Londres, pour modérer son zèle de propagande et pour diriger son inexpérience des négociations. Soit que le jeune ambassadeur des girondins, emporté par son ardeur de propagande jacobine à Londres, donnât des ombrages fondés au cabinet anglais, soit qu'il dédaignât de se conformer aux sages prescriptions de son mentor, M. de Chauvelin, décrédité de fait par l'événement du 10 août, échoua dans ses tentatives de négociations avec le gouvernement anglais; il fut même obligé de quitter l'Angleterre, suspect d'y fomenter l'esprit révolutionnaire au delà des limites de la constitution. Toutes ces transactions sont restées inexpliquées et louches: les Mémoires de M. de Talleyrand en donnent sans doute le vrai mot.

Cet homme d'État, accrédité ou non, caché ou non derrière ce jeune apprenti négociateur, encourut les suspicions et les répugnances que M. de Chauvelin inspira à Londres.

Ne voulant pas rentrer à Paris après la déchéance du roi, au service d'une faction qui débutait par un assaut au palais et par un emprisonnement du monarque, ne voulant pas non plus rester en Angleterre, en butte aux animadversions suscitées par M. de Chauvelin, M. de Talleyrand, diplomate pour son propre compte, passa aux États-Unis d'Amérique.

Il comprit tout de suite que ce n'était plus le temps des affaires, mais des violences, dans sa patrie; que ses opinions constitutionnelles et novatrices, son amitié avec Mirabeau, ne rachèteraient pas, aux yeux des girondins embarrassés de leur victoire, des jacobins exaltés, des cordeliers sanguinaires, les torts de sa naissance, de son état, de ses mœurs aristocratiques, de ses talents incriminés. Il savait qu'il y a des années où les hommes qui ne se sentent pas trempés pour la lutte doivent disparaître des révolutions, sous peine d'y périr inutiles à eux-mêmes et à leur patrie. L'éloignement alors est la seule innocence.

Mais il savait aussi que les colères du peuple sont aussi transitoires que ses faveurs, et que les réactions sont aussi régulières que les marées sur la mer des opinions françaises. Il alla attendre une de ces marées au delà de l'Atlantique. Il n'y emportait aucune fortune, à peine le nécessaire pour quelques années d'exil; mais il y emportait ses prodigieux talents de diplomate, son don d'à-propos, son aptitude à choisir l'heure juste des retours, sa résolution à ne rien laisser échapper des moindres avances de la meilleure fortune. Cela seul était une fortune; il se confia à sa nature, comme César à son génie.

XVI

Il ne se trompa point en attendant beaucoup de la versatilité de la France. Les fureurs de la révolution démagogique, bien longues pour ses victimes, furent courtes pour l'histoire. La Terreur se dévora elle-même; la république se concentra dans le Directoire, ébauche de dictature collective, prélude de dictature militaire, prélude elle-même de monarchie absolue. Il n'y avait plus de danger à revoir sa patrie; il y avait de grands rôles à y tenter à travers des régimes novices en politique, qui avaient besoin qu'on leur prêtât des noms, des idées, des talents, que l'exil et la mort avaient décimés à la tête du peuple. La France de 1789 était décapitée; lui rapporter une tête, c'était s'illustrer par un service.

XVII

M. de Talleyrand avait passé ses années d'obscurité volontaire en Amérique, pauvre, solitaire, errant, sans agir, sans écrire, sans faire retentir son nom en Europe par aucune voix de la renommée. Sa seule consolation avait été d'y rencontrer çà et là quelques rares compagnons d'infortune, membres, comme lui, de l'Assemblée constituante, fuyant l'échafaud, naufragés sur ce nouveau monde, cultivant avec leur famille les steppes de l'Amérique du Nord. Il faut lire, dans les Mémoires de M. de Ségur, la rencontre de M. de Talleyrand dans le marché aux légumes de New-York avec la belle madame de la Tour du Pin, devenue fermière dans le voisinage, assise sur son âne, en costume de paysanne, et apportant ses légumes et ses fruits à vendre aux citadins d'une république.