XV
La paix avec les nations inoffensives, et surtout la paix avec l'Angleterre, étaient la politique transcendante des révolutionnaires hommes d'État.
L'oracle infaillible et universel de l'assemblée constituante, Mirabeau, voulait la paix.
M. de Talleyrand donne le premier signe de son génie diplomatique en flairant le premier le génie de Mirabeau et en s'attachant, corps et âme, à ce grand homme. Le disciple n'avait pas les mêmes puissances de persuasion sur l'esprit public, puisque Mirabeau était la souveraine éloquence, et que M. de Talleyrand, son disciple, n'était que la souveraine sagacité; mais l'un pensait ce que proclamait l'autre.
M. de Talleyrand, aussi organisateur et aussi monarchique que son maître, avait pris dans l'Assemblée le rôle de la pensée, le rapport, au lieu du rôle de la parole, l'improvisation. Finances, liberté des cultes, éducation publique, diplomatie, telles étaient ses larges sphères d'action dans l'Assemblée. En matière de culte, de finances, d'éducation publique, d'administration départementale, de distribution géographique du territoire, M. de Talleyrand exprimait, par système, la majorité. Trop habile pour la devancer, trop souple pour lui résister, il se laissait emporter par le courant des innovations, sans excès de zèle, sans fanatisme, mais sans scrupule envers ses préjugés de naissance, de rang, de société ou de profession. Il avait brûlé ses vaisseaux en passant de l'ancien au nouveau régime; mais il voulait faire apprécier bien haut ses services seulement par le parti législatif de la révolution. Il ne se précipitait point dans le parti passionné et anarchique; il voulait bien servir les idées dominantes, mais il ne voulait périr avec personne.
Il ne dépassa jamais la ligne de Mirabeau; car il avait compris tout de suite qu'en deçà de Mirabeau on était timide, et qu'au delà on était perdu.
Mirabeau, en mourant, voulut, pour ainsi dire, se perpétuer au sein de l'Assemblée dans la personne de son disciple, et le consacrer par sa mémoire, répandue sur lui comme le manteau d'Élie, à l'attention et au respect de l'Europe.
Ce fut M. de Talleyrand que Mirabeau chargea de lire, après sa mort, son discours posthume à l'Assemblée: c'était le désigner pour son successeur. Mais déjà Mirabeau était dépassé; on se hâta d'ensevelir sa mémoire sous l'amas des couronnes civiques et de l'oublier.
M. de Talleyrand, homme de cabinet et nullement de place publique ou de tribune, manquait du grand souffle qui soulève ou qui abat les tempêtes populaires.
Les orateurs secondaires constitutionnels, jacobins, girondins, terroristes, tels que les Condorcet, les Barnave, les Lameth, les Vergniaud, les Guadet, les Danton, les Robespierre, se partagèrent l'empire de Mirabeau à la tribune. M. de la Fayette, qui était à Mirabeau ce que l'engouement de la bourgeoisie est à l'estime de l'Europe, était devenu, par un reflet de Washington, le régulateur et l'instrument tour à tour de la révolution. Pris comme drapeau par la garde nationale, la Fayette marquait le vent à la multitude, il ne le dirigeait pas: ce n'était, aux yeux de M. de Talleyrand, qu'un Pétion de cour, très-habile dans le manége d'une popularité amphibie, mais livrant la cour au peuple par complaisance, et le peuple à ses discordes par faiblesse. Quant à la politique étrangère de la France à cette époque, M. de la Fayette n'avait pour toute politique que la monomanie de la république américaine, sorte de mirage fantastique qui ne pouvait s'appliquer en rien à une monarchie tombant de vétusté dans une anarchie. Ce qu'il fallait à la France pour le dedans comme pour le dehors à cette époque, c'était un dictateur, seul remède héroïque des révolutions qui ne veulent tomber ni dans l'invasion ni dans le crime. M. de la Fayette n'avait d'un dictateur que l'apparence. Un décret de l'Assemblée, après le 10 août, le détrôna, à la tête de ses troupes, à sa première velléité de royalisme. L'émigration en pays ennemi sauva seule de la mort l'antagoniste de l'émigration.