Il institue la république Cisalpine, barrière vivante contre l'Autriche, sous le protectorat obligé de la France. Ce premier germe de fédérations libres en Italie atteste la sagesse du consul et du ministre; ils savent par l'histoire que ces fédérations ne peuvent jamais être offensives, et qu'elles sont de leur nature toujours défensives. La France, leur voisine, a donc tout à en attendre et rien à en redouter. Il dénoue avec la main d'un arbitre équitable le nœud si embrouillé de la distribution des territoires germaniques, après la sécularisation des souverainetés ecclésiastiques de ce pays morcelé par les évêques devenus électeurs des rois. Il balance les influences rivales entre l'Autriche et la Prusse. Il met un obstacle invincible à l'unité de l'Allemagne, qui serait la décadence ou l'état de guerre perpétuel de la France pour son propre sol.
Les rêves des publicistes d'aujourd'hui ne trouvent pas d'accès dans ces deux têtes d'hommes d'État, l'une tout expérimentale, l'autre toute militaire. M. de Talleyrand modère dans le consul le vain orgueil qui le porterait à enclaver l'Helvétie dans ses frontières. Il croit la liberté un meilleur gardien des frontières de la France que l'annexion. Il inspire la médiation de la Suisse à Bonaparte: cet acte, parallèle à la création de la république Cisalpine, est empreint du génie d'un Washington européen. Le cabinet français devient le législateur des nationalités, le tribunal des limites des peuples. Quel temps que celui où la force des révolutions était dirigée, sous la main de M. de Talleyrand, par l'esprit conservateur des traditions de l'Europe! Par quelle injustice de l'histoire n'en a-t-il pas recueilli l'honneur avec le premier consul? Cet honneur, au moins, devrait-il être partagé entre l'exécuteur et l'inspirateur de cette sagesse.
XXVII
Mais cette sagesse devait baisser dans le cabinet à mesure que l'esprit des camps y pénétrait avec la brutalité des triomphes. Bonaparte aspirait à l'empire; la fortune l'autorisait à tout espérer, l'audace à tout prétendre. L'esprit monarchique de M. de Talleyrand ne résistait certainement pas au rétablissement du trône; au contraire, tout atteste que le ministre trouvait le consul trop lent ou trop timide à se saisir du pouvoir dynastique: «La paix n'est solide, disait-il, qu'entre puissances qui ont les mêmes formes et les mêmes mœurs. L'Europe n'a que des cours: soyez roi ou empereur. Votre force s'augmentera dans le présent de toute la foi que le pouvoir héréditaire inspirera au monde dans votre avenir.»
M. de Talleyrand, pilote plus exercé aussi aux pronostics de l'opinion publique en France, croyait plus que Bonaparte lui-même à la prostration facile des hommes et des choses; il savait combien la France politique est complaisante aux événements, et combien le lendemain d'un coup d'État ressemble peu à la veille. Son juste dédain pour le caractère civique des peuples était une preuve de sa sagacité.
Bonaparte voulait laisser mûrir la versatilité publique; M. de Talleyrand la croyait mûre tous les jours pour qui oserait en arracher le fruit. Les frères de Bonaparte, particulièrement Lucien, pensaient comme M. de Talleyrand; ils avaient raison. Le trône était prêt, le monarque seul manquait pour y monter.
XXVIII
Mais voilà qui étonne:
À mesure que le premier consul s'approche du trône, l'influence pacifique du grand diplomate baisse. La politique de la violence succède à celle de la paix. M. de Talleyrand n'est plus que le ministre officiel d'une diplomatie passionnée et menaçante qui porte encore son nom, mais qui n'est plus sienne; il continue à tort de la servir sans pouvoir la tempérer. Cette diplomatie d'état-major n'a plus besoin de cabinet; ses notes sont des boutades aux Tuileries, des victoires sur terre, des défaites sur mer. L'Angleterre elle-même, déjà lasse de la paix d'Amiens, revient à M. Pitt, et donne cette fois de sérieux motifs à la rupture de cette paix. La guerre à mort est désormais la seule diplomatie entre les deux peuples. L'alliance libérale rêvée en 1789 par Mirabeau, M. de Talleyrand et les grands patriotes anglais, pour l'expansion de la philosophie et de la liberté dans le monde, est noyée dans des ressentiments implacables; Bonaparte les résume dans son nom. Le camp menaçant de Boulogne est sa seule négociation à l'extérieur; il voit partout des complots britanniques et des assassins soldés contre lui par l'or de l'Angleterre. Pichegru, George, Moreau, l'un transfuge de la république, l'autre séide de la royauté, le dernier héros dépaysé dans une intrigue, lui semblent des instruments de crime façonnés par le cabinet de Londres pour substituer le poignard à la guerre loyale. Il se trompe: un gouvernement de publicité ne solde pas d'attentats. L'enlèvement du duc d'Enghien et le meurtre de ce malheureux et innocent jeune homme répondent par un crime réel à ces crimes supposés de M. Pitt.
Les historiens et les pamphlétaires bonapartistes ont voulu rejeter ce sang sur le prince de Talleyrand pour en laver la main de leur idole: atroce et lâche calomnie que la postérité n'acceptera jamais.