C'est ainsi qu'après la déroute de la Prusse, à Iéna, il appelle M. de Talleyrand en Pologne, pour déchirer la carte de la Prusse, en laissant trop de territoire encore pour l'anéantir, trop peu pour la concilier à ses intérêts. Les traités, pour être sûrs, ne doivent jamais être implacables. Effacer la Prusse valait mieux que la mutiler.

C'est ainsi qu'il appelle encore M. de Talleyrand en Pologne, pour promettre une patrie indépendante aux Polonais et pour ne faire de la Pologne qu'un champ de bataille: faute égale des deux côtés, faute de promettre l'impossible, faute de manquer à ce qu'on a promis.

M. de Talleyrand lui objecte en vain le danger de ces promesses: «La Pologne est de la chevalerie peut-être, lui dit-il, mais ce ne peut plus être une puissance; c'est le plus triste, mais le plus réel des faits accomplis. Pour la reconstruire, il faudrait anéantir les trois plus grandes puissances de l'Europe, et, quand vous l'auriez reconstruite, il faudrait la soutenir tous les jours. Or ce peuple, héroïque dans ses camps, est la plus inconstante des anarchies dans ses gouvernements.» Napoléon, convaincu, mais cachant ses desseins, flatte les Polonais pour en être flatté, et les sacrifie sans scrupule aux conférences de Tilsitt avec l'empereur de Russie.

M. de Talleyrand ne lui sert qu'à donner de la grandeur, de la grâce, de la décoration à la conférence.

L'empereur de Russie en sort enivré, la Prusse irritée, l'Autriche ombrageuse, M. de Talleyrand plein de sinistres pressentiments sur la folie de livrer l'Orient aux Russes. Il médite d'échapper le plus tôt possible à la responsabilité d'une diplomatie qui méconnaît les intérêts permanents de la France pour des intérêts transitoires qu'une bataille crée et qu'une autre bataille détruit. «Ce n'est plus un ministre qu'il faut à l'empereur, dit-il, ce sont des commis.» À travers la victoire, il voit la perte de tout système français, en Turquie comme en Allemagne. Il se laisse nommer à une dignité inamovible, celle de grand électeur, afin de colorer sa sortie du ministère par une situation neutre dans le gouvernement des affaires européennes. Napoléon craint d'aliéner une pensée si vaste et si profonde de son gouvernement; il la décore en l'éloignant. L'humeur du soldat et du diplomate couvent et s'enveniment sous les apparences d'une satisfaction mutuelle. M. de Champagny prend le ministère, c'est-à-dire que Napoléon le retient à lui seul.

XXXI

Le traité de Tilsitt porte ses fruits dans l'année même. L'Autriche arme; la Russie, à laquelle on permet tout, se complète par la Finlande, concession intéressée et ingrate de Napoléon sur la Suède, alliée fidèle de la France. L'empereur Alexandre débat avec M. de Caulincourt, plus favori qu'ambassadeur de Napoléon, le partage de l'empire ottoman. À ce prix, la Russie livre le Portugal et l'Espagne à sa convoitise de trônes napoléoniens.

XXXII

Ici la diplomatie de M. de Talleyrand reprend un moment son rôle, non dans le cabinet, mais dans le conseil de Napoléon. Les adulateurs du maître du monde ont rejeté sur ce ministre la réprobation universelle qui s'est attachée à la conception et à la conduite de l'affaire d'Espagne. Les documents historiques les plus irrécusables limitent l'intervention de M. de Talleyrand, dans cette iniquité diplomatique, au traité de Fontainebleau. Le traité de Fontainebleau était précisément le moyen d'allier indissolublement la France à la monarchie espagnole, sans porter atteinte au trône de la maison de Bourbon, et sans jeter entre l'Espagne et nous l'éternelle antipathie dynastique.

XXXIII