Qu'était-ce que le traité de Fontainebleau, dans lequel en effet M. de Talleyrand mit sa main, non officielle, mais officieuse, de grand diplomate? Le plan de ce traité secret entre le premier ministre d'Espagne Godoï et le gouvernement français consistait à s'emparer du Portugal, devenu vassal de l'Angleterre, au moyen d'une armée combinée, moitié française, moitié espagnole; à donner à l'Espagne, pour prix de ce concours, deux principautés souveraines formées du démembrement du Portugal: l'une pour Marie-Louise, fille du roi d'Espagne, en indemnité du royaume d'Étrurie (la Toscane), dont Napoléon voulait doter sa sœur Élisa Bonaparte; l'autre pour Manuel Godoï lui-même, premier ministre et favori de la reine d'Espagne; enfin on réserva Lisbonne et ses provinces limitrophes à la France, pour y instituer un trône de famille française.
En retour de ces deux souverainetés, la France recevait en toute possession les provinces pyrénéennes espagnoles, jusqu'à l'Èbre, soit pour dominer de là et de plus près la fidélité de l'alliance espagnole, soit pour voler plus vite au secours de l'Espagne, si cette monarchie venait à être attaquée par l'Angleterre. Un mariage de Ferdinand, héritier de la couronne d'Espagne, avec une princesse française de la maison de l'empereur, devait compléter et cimenter cette seconde alliance de famille. Le roi d'Espagne prendrait, en outre, le titre d'empereur des Amériques.
Voilà le traité de Fontainebleau, voilà la transaction que M. de Talleyrand avait conçue, d'accord avec Godoï, premier ministre, ministre presque souverain d'Espagne, et ensuite avec la passion de Napoléon de jeter un de ses frères sur ce trône, au risque d'aliéner à jamais de la France cette grande nation espagnole, alliée naturelle de la monarchie ou de la république française.
C'est en vertu de ce traité, conseillé en effet comme une transaction pacifique par M. de Talleyrand, qu'on a imputé à ce diplomate quoi? précisément le contraire de cette pensée, c'est-à-dire l'invasion de l'Espagne, l'expulsion de sa vieille dynastie, l'usurpation purement vaniteuse d'une dynastie napoléonienne sur le trône de Charles-Quint et de Louis XIV; la trahison de Bayonne, où toute une dynastie est prise au piége prémédité d'une fausse conciliation entre le père et le fils; enfin une guerre de conquête dynastique qui coûte à la France un million de ses meilleurs soldats, à l'Espagne des flots de sang, et à notre alliance un empire.
XXXIV
Nous ne louons pas le grand diplomate d'avoir mis la main, même par contrainte, dans le traité de Fontainebleau, quoique ce traité, réduit à ces proportions, fût une immense atténuation de la diplomatie napoléonienne en Espagne. Cette diplomatie, qui troque des provinces et qui solde les différences avec les dépouilles d'un tiers sacrifié à la convenance de deux contractants, manque d'honnêteté, et par conséquent de cette probité en plein jour qui fait la sûreté des contrats, parce qu'elle fait la conscience des nations.
Mais, si le traité de Fontainebleau manquait d'honnêteté, du moins ne manquait-il pas d'honneur et de vue. Il ne trahissait personne; il conservait à l'Espagne sa dynastie et ses droits de nation; il épargnait des torrents de sang; il assurait à Napoléon l'alliance de la famille de Louis XIV. C'était une paix mal assise, mais enfin c'était la paix du Midi.
L'opposition de M. de Talleyrand fut si forte et si péremptoire au détrônement des Bourbons d'Espagne et à la trahison de Bayonne, que ce fut la cause de la rupture définitive entre l'empereur et le diplomate. Napoléon tira de cette opposition une puérile vengeance, en ordonnant à M. de Talleyrand de recevoir les princes espagnols prisonniers dans son château de Valencay, changé en prison royale, comme pour compromettre par là son ministre dans la mesure qu'il avait le plus réprouvée, en donnant à ce ministre l'apparence du rôle de geôlier de la dynastie des Bourbons.
XXXV
De ce jour le prince de Talleyrand se replia dans une respectueuse humeur contre la diplomatie inique de Bayonne; il ménagea même si peu les termes de son opposition que Napoléon s'emporta jusqu'aux invectives contre lui en plein conseil, lui reprochant quoi? de lui avoir conseillé la politique de Louis XIV en Espagne, comme si la continuation de la politique de Louis XIV en Espagne avait pu être le détrônement de la race des Bourbons!