Le second retour de Bonaparte, évadé de l'île d'Elbe, interrompit le congrès où M. de Talleyrand reconstituait l'Europe.
Le rôle du grand diplomate alors, nous le reconnaissons, fut délicat aux yeux de ceux qui reconnaissent uniquement la France dans le sol. Rallier les souverains contre Napoléon, c'était rallier les armées de l'Europe contre les armées de la France: c'était une œuvre de Thémistocle. En la considérant sous un aspect purement militaire, peut-être M. de Talleyrand, plus scrupuleux, aurait-il dû alors se récuser, comme Français, de toute intervention au congrès comme diplomate des Bourbons, et se retirer dans la triste neutralité du citoyen qui gémit sur l'erreur de son pays, mais qui n'arme pas contre sa patrie l'étranger.
Nous pensons ainsi. Mais nous reconnaissons cependant que M. de Talleyrand pouvait se dire que Napoléon n'était plus le souverain légal de la France; qu'il avait violé, en rentrant à main armée en France, sa propre abdication; que son seul titre désormais était son invasion; que la France n'était plus qu'un pays conquis par sa propre armée sous la conduite d'un envahisseur héroïque, et que la vaincre, c'était la délivrer.
Il pensa ainsi; il agit, non en citoyen, mais en ministre des Bourbons; il parvint, à force de volonté, de résolution, d'habileté, de promptitude, à renouer une coalition déjà dissoute et à faire marcher d'un seul pas l'Europe entière au secours des Bourbons. Ce fut un miracle de diplomatie, mais ce miracle était une coalition contre la France. Que d'autres l'exaltent comme diplomate et comme homme d'État; nous le plaignons: une telle intrépidité, nous ne nous en sentirions pas capable.
XLV
Après le second retour des Bourbons, l'œuvre de la diplomatie était accomplie; l'œuvre de l'homme d'État, dans un pays libre et déchiré par les partis en lutte, commençait. C'était l'œuvre des orateurs et des tribuns, des hommes de caractère et de paroles. Soulever et calmer les tempêtes de tribune, de presse, de place publique, ou les apaiser du geste et de la voix, était un rôle qui n'allait pas au souverain diplomate. La nature ne l'avait pas taillé dans les grandes proportions que l'on donne aux Chatam, aux Pitt, aux Mirabeau, aux Danton, aux Vergniaud, ces foudres d'éloquence. Sa force était de tout comprendre, mais non de tout dominer, même le peuple; c'était une intelligence suprême, mais une intelligence à demi-voix; il ne parlait qu'à l'oreille, comme la persuasion; il n'écrivait même bien qu'avec réflexion, lenteur et clarté, mais sans chaleur. C'était un résumeur infaillible et divinatoire; les résumeurs sont admirables dans les salons, jamais dans les foules; les improvisateurs seuls sont les maîtres du moment; la sagacité froide n'improvise pas, elle juge. Tel était ce caractère, toujours recueilli dans son silence, et qui ne laissait échapper son grand sens que dans des mots qui donnaient à réfléchir, parce qu'ils étaient eux-mêmes profondément réfléchis. L'axiome spirituel et imprévu était la forme de son esprit; c'est la forme de la vérité, quand elle veut se faire remarquer par la surprise et se faire accepter par la grâce.
XLVI
Les quinze ans de la Restauration laissèrent, non sans importance et sans dignité, M. de Talleyrand dans une sorte de négligence. Il n'y fut pas frondeur, mais indépendant; il y fréquentait de jeunes talents, tels que MM. Thiers, Mignet, Villemain, auxquels il donnait le goût des grandes vues et le ton des grandes élégances: magister elegantiarum, portant son aristocratie naturelle dans ces jeunes aristocraties de nature. M. Thiers, à en juger par ce qu'il en dit dans son Histoire de L'Empire, ne nous paraît pas avoir compris la supériorité de ce modèle, pas plus que la supériorité de M. Pitt; il parle avec légèreté de ces deux hommes d'État, seuls peut-être au niveau de leur siècle et au niveau l'un de l'autre. C'est une faute de goût autant que de point de vue: il faut savoir admirer.
XLVII
M. de Talleyrand voyait souvent le duc d'Orléans, sans être néanmoins de sa faction. Ce prince, d'une habileté très-inférieure à celle du ministre, était l'héritier présomptif des fautes ou des malheurs de la Restauration: héritier très-légitime, s'il avait su attendre et recevoir de l'avenir ce que la nature des choses lui promettait; héritier très-équivoque, si sa dynastie prématurée expulsait du trône deux générations de sa famille et un enfant innocent de ses calamités.