Ce chef-d'œuvre donc, M. de Talleyrand était chargé de l'accomplir; il serait trop long de raconter comment il l'accomplit en deux ans de sagesse, d'habileté, de poids et de contre-poids maniés avec la dextérité d'un instrumentiste dont l'Europe aurait été le clavier. Grâce à son zèle véritable, et on pourrait dire instinctif, pour la paix du monde, il sortit vainqueur, triomphant, honoré, de sa longue lutte de vieillard contre l'esprit de désordre, de violence, de discorde européenne; et, après la signature du dernier protocole des conférences de Londres, il put dire: «J'ai vaincu le monde, et je l'ai vaincu par la raison. J'ai été le Napoléon de la paix; il n'y a pas une existence en Europe qui ne me doive une indulgence ou une bénédiction: j'ai été l'instrument de la Providence pour épargner le sang d'une génération!»
XLIX
Le hasard m'avait conduit à Londres dans ce temps-là. Je puis attester que le vétéran de la diplomatie avait la conscience de l'œuvre honnête qu'il accomplissait, et j'ajoute, la joie intime de la conscience satisfaite.
Jamais je n'oublierai certaines matinées sombres du mois de novembre, où les brouillards froids et épais de Londres empêchaient de distinguer le jour de la nuit, et forçaient le diplomate matinal à écrire ses dépêches à la lampe, sur un petit guéridon au pied de son lit. Le prince de Talleyrand ne donnait que peu d'heures au sommeil; il passait une moitié de sa nuit dans les salons aristocratiques de Londres; il y semait ou il y recueillait négligemment ces mots qui deviennent le lendemain des indices ou des actes. C'était le moment où les conférences de Londres tenaient en suspens tous les jours la guerre ou la paix; tous les jours aussi il écrivait un compte rendu de la séance à M. Casimir Périer, qui contenait à Paris la turbulence du parti de la guerre, que le prince de Talleyrand contenait à Londres, «Connaissez-vous M. Casimir Périer? me dit un jour M. de Talleyrand.—Non, mon prince, répondis-je; vous savez que je ne veux pas servir deux maîtres, et que je ne vais point à la cour du nouveau roi tout en faisant des vœux pour que son gouvernement résiste à cet entraînement posthume qui porte le parti napoléonien aux champs de bataille.—Eh bien, reprit-il, priez la Providence de conserver M. Casimir Périer à la France. M. Casimir Périer, en ce moment, poursuivit-il, c'est l'homme nécessaire entre tous les hommes, c'est l'axe du monde; je ne suis ici que son porte-voix; son esprit et le mien soufflent sur les mêmes tempêtes pour les apaiser, lui sur la France, moi sur l'Europe. Que la Providence nous assiste; en tout temps, voyez-vous, les choses se personnifient dans un homme; et cet homme n'est plus un homme: il devient une puissance divine de destruction ou de conservation pour tout un monde. Qu'était-ce que M. Casimir Périer il y a six mois? Eh bien, c'est aujourd'hui le destin de l'Europe. Que le courrier de la France nous apporte aujourd'hui la nouvelle du renvoi ou de la mort de M. Casimir Périer, et, moi-même, je ne suis plus rien ici; car c'est sa force pacifique au conseil du roi de France qui me donne ma force ici pour rassurer, intimider ou contenir les passions de l'Europe.» Et, en reprenant sa plume pour continuer, de sa fine écriture, sa dépêche à M. Casimir Périer, il laissait voir sur son visage, pâle, ridé, et cependant toujours gracieux, de vieux diplomate, une auréole de satisfaction honnête et puissante, qui semblait dire: Cette diplomatie, tant calomniée par l'ignorance du vulgaire, a aussi sa foi; car elle a aussi sa vertu.
L
J'avoue que le spectacle de ce diplomate, de si équivoque renommée dans sa vie privée, usant ses dernières forces, sans intérêt d'ambition et sans autre rétribution que les injures des journalistes et des tribunes en France, à retenir le monde sur la pente des catastrophes, m'inspira pour ce vieillard un respect qu'il n'avait pas mérité toujours, mais qu'il méritait au soir de sa vie.
Peu de temps après, il se retira pour toujours des affaires actives, se bornant, dans son magnifique loisir, à rechercher le commerce des hautes intelligences de tous les temps, à mépriser, avec une légitime insolence, la foule incapable de le comprendre, et à donner gratuitement des conseils aux rois, quand ils lui en demandaient.
Il fut diplomate jusque dans son dernier soupir. Soit ressouvenir de son premier état, soit regret du scandale qu'il avait donné aux hommes religieux en sortant du sanctuaire, quoique affranchi de ses liens sacerdotaux par le souverain pontife, soit désir de laisser une mémoire en paix avec tout le monde, il négociait secrètement, depuis quelques années, une réconciliation consciencieuse ou politique avec l'Église, par l'intermédiaire de l'archevêque de Paris: il voulait une sépulture chrétienne en terre chrétienne. Elle était au prix d'une réhabilitation et d'une profession de foi qu'il avait rédigée de sa main prudente jusque dans le protocole de la mort; mais ce protocole, il avait résolu de ne le livrer à l'autorité ecclésiastique que posthume. Les pieux ministres du repentir et de la réconciliation suprême attendaient, dans un appartement de son palais, l'heure d'être appelés au chevet du mourant; lui-même, il épiait pour ainsi dire son dernier soupir, ne voulant ni avancer ni reculer d'une minute la signature de son traité de conscience avec ce monde et avec l'éternité; ultimatum des vivants et des morts, sur lequel il ne voulait pas avoir à revenir.
Le roi Louis-Philippe sortit à pied de son palais, et vint recueillir en ce moment son avant-dernier mot. Le roi, encore valide, et le vieux diplomate expirant, s'enfermèrent sous le rideau du lit pour que personne n'entendît leur entretien. Quelle alliance conseilla M. de Talleyrand? quelle politique adopta le roi? quel legs diplomatique pour la France fut légué par le grand esprit? quel legs fut accepté par le roi dans ce testament? Nul ne le sait, nul ne le saura tant que les papiers de ce roi, qui écrivait tant, ne seront pas révélés à l'histoire.