Immédiatement après le départ du roi: «Il est temps, dit le mourant à sa nièce, faites entrer le ministre du ciel.» Et il lui remit la rétractation de sa vie épiscopale.
Grâce à cet acte, il fut enseveli dans toutes les dignités du sépulcre.
LII
Six jours avant, j'avais dîné chez lui, pour la seconde fois, presque en famille, dernier convive de ceux qu'il aimait à réunir toutes les semaines à sa table. J'assistai, par respect pour la haute intelligence humaine, à sa sépulture. Son hôtel, ou plutôt son palais, était plein, depuis l'atrium jusqu'au salon, d'une foule immense et somptueuse, dans tous les costumes, sous toutes les décorations de toutes les époques où il avait joué les grands rôles de la vie sociale, et rendu des services publics ou des services personnels à cette multitude de clients. C'étaient les ministres de la religion, avec lesquels sa dernière signature l'avait réconcilié quelques jours auparavant, et qui venaient constater tardivement sa résipiscence; les ambassadeurs de toutes les cours, avec lesquelles il avait négocié depuis Louis XVI, le Directoire, la République, l'Empire, les deux Restaurations, la monarchie légitime et illégitime, qui lui devaient les mêmes honneurs; les anciens sénateurs, les nouveaux pairs de France, les membres de l'Institut, fiers d'avoir compté dans leurs rangs l'art de négocier comme le premier des arts de la paix; les employés du ministère des affaires étrangères sous tous les régimes, qui tous avaient eu à se louer de sa bonté et à profiter de ses leçons; enfin quelques vieux survivants de son cabinet intime, rouages inconnus de la grande machine européenne, rédacteurs consommés de ses hautes pensées, qui l'avaient d'autant plus admiré qu'ils avaient, pour ainsi dire, plus vécu à son ombre ou dans sa sphère. Ceux-là étaient sortis, en simple habit noir, de leur retraite, non pour être remarqués, mais pour se rendre à eux-mêmes le témoignage de la fidélité de leur mémoire et de leur reconnaissance au delà du tombeau.
Les marches du grand escalier étaient bordées d'une domesticité depuis longtemps rentrée dans la retraite, mais dont les larmes attestaient l'attachement qu'ils portaient au plus indulgent et au plus libéral des maîtres. Cette foule rappelait les jours de 1814, où, dans un congrès intime entre l'empereur de Russie, le roi de Prusse, les ministres de toute l'Europe et le souverain diplomate, ce même palais d'un particulier avait vu disposer du sort de l'Europe, et la paix sortir de la guerre dans cette même capitale dont la guerre était tant de fois sortie pour le malheur de tous et pour la gloire d'un seul! Princes de l'Église, débris vivants de l'Assemblée constituante, amis encore vivants de Mirabeau, survivants des échafauds de la Convention, émigrés compagnons de sa proscription d'Amérique, membres dépaysés aujourd'hui du Directoire, dignitaires, maréchaux, généraux, ministres de l'Empire, royalistes de 1814, auxquels un mot de ce mort avait rendu le trône et la cour de deux rois; courtisans de l'illégitimité d'Orléans, dont il avait ratifié l'avénement à la couronne pour franchir un abîme par un expédient; plénipotentiaires de toutes les puissances, qui venaient honorer, dans ce plénipotentiaire de la nation et de la paix, cette diplomatie reine des rois, souveraineté de la raison, providence invisible des peuples qui régit le monde en le pondérant: tout cela, disons-nous, donnait à cette sépulture l'aspect d'un congrès plus que d'un cortége funèbre; congrès posthume auquel il ne manquait que l'âme de tous les congrès de ce siècle. Mais que disons-nous? le grand diplomate, quoique muet et inanimé, n'y manquait pas. Sa mémoire négociait encore, du fond de ce cercueil, avec tous les partis, compensant les offenses par des services, les injures par des éloges, les vengeances par des honneurs, et reconnaissant tous, au moins, ainsi par leur présence, que quelque chose de grand venait de s'évanouir des conseils de l'Europe, et que la sagesse de ce monde venait de baisser d'un grand poids!
Quant à moi, sans honorer, dans le prince de Talleyrand, des personnalités peu honorables et des versatilités de services qui diminuent immensément la dignité de la vie et le prix même de ces services, je n'ai pu m'empêcher de professer toujours la plus haute estime pour le diplomate de la vraie révolution de 89, le diplomate de la paix, le pondérateur de l'équilibre, le conservateur économe de la vie des peuples au milieu de ces prodigues du sang d'autrui, qu'on appelle les gagneurs de batailles; et, toutes les fois qu'il y a eu, depuis les obsèques de ce grand négociateur, une de ces crises européennes que les ambitions dénouent avec des alliances ou tranchent avec l'épée, je n'ai pu m'empêcher de me demander curieusement à moi-même: QU'AURAIT CONSEILLÉ À SON PAYS, DANS CETTE CIRCONSTANCE, M. DE TALLEYRAND?
Ce sont ces conseils présumés de M. de Talleyrand dans les circonstances où s'est trouvée et où se trouve aujourd'hui la France, qui vont faire le sujet de ce second entretien sur la littérature diplomatique.
Lamartine.