I
Je vous disais, en finissant le dernier Entretien, qu'à chaque crise ou même à chaque question diplomatique posée par les événements depuis la mort du suprême diplomate, je m'étais toujours involontairement demandé: «Qu'aurait conseillé ici à la France M. de Talleyrand?»
Je vais mettre en scène ce dialogue du mort avec les vivants, et faire parler cet oracle du fond de son sépulcre, autant du moins que ma faible intelligence et ma sagesse bornée peuvent interpréter les pensées présumées de cette forte tête et de cette grande vue sur les affaires humaines.
II
Toute diplomatie avait cessé d'exister pour M. de Talleyrand du jour où Napoléon, promu à l'empire par sa propre volonté et par les victoires de ses armées, avait résolu de substituer les conquêtes aux alliances, et de détruire au profit de la France tout l'équilibre européen.
Qu'est-il besoin d'alliance à qui veut régner partout?
Qu'est-il besoin d'équilibre à qui ne peut souffrir d'indépendance?
Qu'est-il besoin de paix à qui est résolu de ne faire de pacte qu'avec la victoire?
Aussi, de ce jour-là, M. de Talleyrand se retira dans son inutilité et dans sa prévision des catastrophes: «À quoi servirais-je désormais? dit-il à Napoléon: vous êtes la guerre et l'omnipotence, je suis la transaction et la paix; le moindre de vos soldats est un plus grand diplomate que moi; vos congrès sont des champs de bataille; entre le monde et vous il n'y a d'arbitre que le destin: vous êtes un dieu de la force, je ne suis qu'un homme de pondération: allez où va le hasard, je me récuse et je m'efface.»