Quant au dehors, il me fut moins difficile de leur démontrer que l'Angleterre considérerait immédiatement ce pacte de famille en Espagne comme une déclaration de guerre à ses influences à Madrid; que Louis-Philippe lui paraîtrait un transfuge de son alliance dans une alliance dynastique indépendante de l'Angleterre, et qu'à partir de cet acte (prise de possession de l'avenir en Espagne, pierre d'attente de l'union des deux monarchies, la France et l'Espagne), le cabinet de Londres abandonnerait le cabinet d'Orléans à l'animadversion des puissances du Nord, animadversion que l'Angleterre seule avait contenue jusqu'à ce jour.
VIII
Ces six mois écoulés, la monarchie d'Orléans n'existait plus.
Jamais une prévision si simple aurait-elle échappé à M. de Talleyrand? et, s'il eût vécu alors, n'aurait-il pas dévoilé à Louis-Philippe la ruine qui se cachait sous cette apparente consolidation de son trône?
IX
La république de 1848, étonnement soudain de l'Europe et de ceux-là même qui la saisirent pour la diriger, eut à délibérer inopinément, le lendemain d'une révolution complète, sur la diplomatie qu'elle adopterait à la face de la France et du monde.
Appelé par le hasard à formuler et à motiver en une seule nuit cette diplomatie, dont tous les liens et toutes les traditions venaient de se briser en un seul jour, je ne manquai pas d'évoquer en silence l'esprit de l'Assemblée constituante, qui avait toujours été l'âme de M. de Talleyrand tant que Napoléon avait souffert la sagesse dans ses conseils, et je me demandai, avant d'écrire le manifeste de la république au dehors, quel serait dans ce cabinet, plein de ses souvenirs et de sa supériorité, l'avis de ce grand héritier du cardinal de Richelieu, du duc de Choiseul et de Mirabeau. Voici ce que je me répondis, en croyant véritablement entendre la voix creuse et impassible, la voix lapidaire de l'oracle des cabinets:
X
«Il y a deux partis à prendre, quand on est maître absolu de ses décisions, le lendemain d'un événement qui a fait table rase en Europe, quand on est la France de 1848 et qu'on s'appelle république: on peut se placer en idée sur le terrain des ambitions napoléoniennes, des ressentiments de Waterloo, des vengeances militaires, des humiliations populaires, des propagandes insurrectionnelles, des appels des peuples contre tous les trônes; on peut faire appel à toutes les turbulences soldatesques ou populaires; jeter au vent tous les traités, toutes les cartes géographiques qui limitent les nations; lever, au chant d'une Marseillaise agressive, un million de soldats lassés de la charrue ou de l'atelier; les lancer, comme des proclamations vivantes, par toutes les routes de la France, sur toutes les routes de l'Italie, de l'Espagne, de l'Allemagne, de la Belgique, de la Hollande, et promener ces quatorze armées révolutionnaires avec le drapeau de l'insurrection universelle des peuples contre les rois, la grande Jacquerie moderne, le rêve de tous les démagogues et de tous les forcenés de gloire, contre toutes les bases sociales, contre tous les pouvoirs et contre toutes les paix du continent.
«Rien de plus facile à exécuter; je dis même rien de plus difficile à contenir dans un moment où l'effervescence d'une révolution sans gouvernement donne de l'air à tous les soupiraux de Paris et de l'Europe.