«En six semaines, les frontières de tous les peuples voisins de la France seront franchies, les populaces debout, les soldats étonnés sous les armes, les uns se ralliant à la voix et aux amorces de l'insurrection soldatesque, les autres se pressant autour de leurs souverains pour les défendre; ceux-ci abandonnant leurs rois pour un autre, comme nous le voyons en ce moment en Italie; ceux-là arborant le lendemain le drapeau qu'ils défendaient la veille; l'enthousiasme, la terreur, l'indiscipline, l'anarchie soldatesque partout, le règne transitoire de cinq ou six cents Marius de caserne faisant ou défaisant des républiques ou des démagogies partout; la France pendant quelques jours triomphante, comme coryphée de ces saturnales de la guerre, sur toute la ligne de ses frontières débordées.
XI
«Mais qu'arrivera-t-il aussitôt après cette première ébullition de l'esprit militaire tombée?
«Il arrivera que les peuples, les vrais peuples, ceux qui ont l'orgueil de leur indépendance, la vertu de leur patriotisme, le zèle sacré de leur famille, de leur propriété, de leur gouvernement, monarchie ou république, commenceront à s'étonner, puis à s'alarmer, puis à s'irriter de cette invasion de la France, et à se demander si la liberté apportée à la pointe des baïonnettes ou des piques étrangères est bien la liberté ou la servitude.
«Ce million d'apôtres armés vomis par la république française leur paraîtront une insulte plus qu'un secours à leur patrie; le patriotisme éternel se révoltera contre la propagande révolutionnaire; ils se rangeront autour de leurs gouvernements, un moment abandonnés, pour défendre le pays, le foyer, l'honneur national, en ajournant une liberté conquérante, flétrissante; les armées refréneront les populaces, elles s'entre-choqueront bientôt avec les envahisseurs français; victoire ici, défaite là, mêlée partout; coalition certaine des peuples et des rois contre ce débordement des baïonnettes françaises; refoulement inévitable de la France sur toute la ligne.
«Et qu'arrivera-t-il à l'intérieur? Enivrement si on est vainqueur, et proclamation du premier général populaire et victorieux comme dictateur de la république, c'est-à-dire recommencement d'un Napoléon de génie ou sans génie, et destruction de la liberté dans son propre foyer. Si, au contraire, on est vaincu, démoralisation générale, mesures de terreur pour arracher l'or et le sang dévorés par la guerre universelle, résistance du peuple à livrer son or et ses enfants, accusations de trahison, spoliations, emprisonnements, échafauds, fin de la terreur par l'horreur du monde, ajournement à un autre siècle de la liberté. Voilà, en quelques mots, le résultat logique de cette diplomatie de la démence!
XII
«Il y a un autre parti à prendre par le cabinet de la république: c'est de déclarer la paix à toutes les puissances qui ne se déclareront pas en guerre avec elle; c'est de respecter les limites, l'existence, la forme, quelle qu'elle soit, de tous les gouvernements adoptés par tous les peuples; c'est de déclarer la république française compatible avec toutes ces formes de gouvernement, dont elle n'a pas le droit de discuter la convenance avec d'autres idées, d'autres mœurs, d'autres intérêts, d'autres nationalités; c'est de la déclarer héritière de tous les traités de limites établis, même contre elle, à d'autres époques, et de promettre au monde qu'elle ne revendiquera des rectifications éventuelles à cette géographie des puissances que de concert commun avec tous les autres peuples, lorsque des événements imprévus viendraient à motiver, en congrès général, le remaniement européen, en ajoutant que, ce qu'elle accepte pour la France, elle l'exige naturellement pour les autres, et qu'elle prendra fait et cause, si cela lui convient, pour toute nation qu'une puissance étrangère voudrait contraindre ou opprimer dans son libre développement d'institutions.»
Ce fut cette diplomatie, UNANIMEMENT adoptée par le gouvernement de 1848, qui jeta sur les matières incendiaires de l'Europe la poignée de cendre qui rassura et pacifia la France et l'Europe.
Le peuple, il faut le reconnaître, fut aussi éclairé que le gouvernement; les partis même, et les plus exaltés, applaudirent à cette répudiation de la guerre pour la guerre; l'esprit de liberté étouffa l'esprit de conquête. Ce fut le jour de la plus haute sagesse de la France depuis 1789: ce jour prouva que l'expérience profite aussi même aux révolutions.