Enfin on vient tout récemment de découvrir un autre principe de diplomatie, à Paris, à Turin, à Londres, pour la convenance d'un petit prince des Alpes, qui éprouvait le besoin de devenir une grande puissance, et de peser du poids de trente millions de sujets et d'une armée de cinq cent mille hommes à côté de la France, et, qui sait? peut-être un jour sur la France!
Ce principe, c'est ce qu'on appelle en ce moment le principe sacré, supérieur et absolu des nationalités. Les publicistes quotidiens de Paris et de Londres l'ont adopté avec l'enthousiasme des nouvelles découvertes et des généreux patriotismes; c'est un beau cri de guerre, mais est-ce un principe? Examinons de sang-froid.
XXI
Qu'est-ce qu'un principe? C'est une vérité qui s'applique d'une manière absolue partout et toujours, et sans se démentir jamais, à tous les temps, à tous les lieux, à toutes les circonstances. S'il n'est pas principe partout, il n'est principe nulle part; s'il est faux ici, il n'est pas vrai là; s'il est absurde en Angleterre et en France, il ne peut être absolu nulle part; ce n'est plus un principe, c'est une convenance, une utilité peut-être, une fantaisie ici, un sophisme là, un intérêt ailleurs, un mensonge partout.
Or, ce que ces écrivains bien inspirés par leur cœur, mais illusionnés par leurs nobles inspirations même, appellent le principe des nationalités, s'applique-t-il en effet partout et toujours, en tous les temps et en tous les lieux, en toutes les circonstances à tous les actes internationaux du monde politique, de manière à constituer un droit des gens, un droit public, et à servir de guide à la diplomatie des nations? Demandez-le seulement à ceux qui le proclament; demandez à la maison de Savoie si elle reconnaîtrait le droit des Piémontais conquis, des Sardes asservis, des Lombards donnés, des Génois usurpés d'hier, de s'insurger contre la maison de Savoie au nom de ce principe des nationalités, en vertu duquel la maison de Savoie insurge en ce moment des Siciliens, des Campaniens, des Samnites, des Napolitains contre leur roi, des Romagnols contre leur pape, plus Italien cent fois qu'un Piémontais, des Étrusques et des Toscans contre leur propre souveraineté grand-ducale ou républicaine, des Vénètes contre leur république, tantôt conquérante, tantôt conquise, mais toujours vénitienne de nation quand elle est libre de disposer d'elle-même.
Que vous répondra la maison de Savoie? Si elle répondait par le principe des nationalités, on lui répliquerait par un sourire; il n'y a pas un de ses appels aux nationalités qui ne soit une dérision de ce qu'elle invoque contre ce qu'elle a fait depuis qu'elle existe et contre ce qu'elle fait en ce moment les armes à la main, le sophisme sur les lèvres.
Demandez à l'Angleterre, qui professe avec un front qui ne rougit plus le principe des nationalités, parce que ce principe va peser cruellement et prochainement sur la France au delà des Alpes; demandez-lui si elle reconnaît le principe de la nationalité espagnole à Gibraltar, enclavé et retenu dans les serres de l'omnipotence cosmopolite de l'Angleterre par deux mille griffes de bronze sur ses batteries dont elle ouvre et ferme à son gré deux mers. Demandez-lui si elle reconnaît le principe des nationalités gréco-italiennes à Corfou et dans cet archipel ionien où ses vaisseaux, ses garnisons, ses forteresses et ses proconsuls arrachent à ces îles leur indépendance et à l'Italie ses archipels. Demandez-lui si elle reconnaît le principe des nationalités sur ce rocher moitié arabe, moitié italien et tout catholique de Malte, où elle règne à la portée de ses canons sur la Méditerranée, et où elle a usurpé des ports tout creusés par des puissances catholiques, pour en faire des ports et des arsenaux protestants plus anglais que Portsmouth. Demandez-lui si elle reconnaît le principe des nationalités à Parga, où elle traque des populations grecques comme des troupeaux, avec des pasteurs musulmans. Demandez-lui si elle reconnaît le principe de nationalité à Canton, à Shang-haï en Chine, où elle enclave des comptoirs anglais dans des garnisons britanniques; où elle proclame, au lieu du droit public des nations, le droit d'empoisonner les peuples de la Chine, avec impunité et privilége, au moyen de cet opium qui leur donne l'ivresse, la stupidité, la mort, et qui enrichit les Anglais du salaire de cet empoisonnement national. Demandez-lui enfin si elle reconnaît le principe sacré des nationalités dans ces trois cent millions d'Indous arrachés à leurs nationalités légitimes et inoffensives, martyrisés quand ils résistent à la conquête, martyrisés quand ils se soumettent, martyrisés quand ils se révoltent contre l'oppression, et qu'ils protestent par des assassinats nationaux contre les dominateurs britanniques.
L'Angleterre ne vous répondra pas, parce qu'il n'y a rien à répondre, et ses publicistes continueront à déclamer, selon le degré de latitude, dans leurs colonnes, incendiaires en Europe, terroristes en Asie, des encouragements au principe insurrectionnel des nationalités!
Demandez à tous les États constitués de l'Europe s'ils reconnaissent ce principe des nationalités dans ces innombrables annexions de nations ou de fragments de nations qui, de gré ou de force, ont composé, avec le laps du temps, la puissance dont ces nationalités forment aujourd'hui le bloc national; demandez-le à l'Écosse, demandez-le à l'Irlande, demandez-le à la Pologne, à la Galicie, à la Silésie, à la Hongrie, à l'Ukraine, à la Crimée, à tous ces démembrements de races, de tribus, de provinces, de peuplades, de familles humaines agglomérées aux noyaux des grands empires, des grandes républiques, des grandes monarchies.
Passez les mers, et demandez à l'Amérique anglo-saxonne du Nord de reconnaître le principe des nationalités latines, espagnoles, portugaises, dans ces tronçons du Mexique et des républiques espagnoles de l'Amérique du Sud, par cette fédération envahissante des États-Unis, qui ne reconnaissent d'autres droits et d'autres origines que leur caprice. Enfin demandez à ces publicistes de Paris qui semblent emboucher chaque matin les trompettes du jugement dernier, dans un Josaphat européen, pour dire à toutes les nationalités de se lever et de se reconnaître dans cette vallée des morts, pour protester contre leur annexion à des races étrangères, demandez-leur s'ils trouveraient bon que Bretons, Normands, Francs-Comtois, Alsaciens, Flamands, Basques, Aquitains, se prévalussent de ce droit de nationalité originel pour revendiquer leur indépendance et pour décomposer la patrie désormais commune. Tous ces peuples, d'après vous, en auraient le droit, et cependant la France périrait. Or tout droit qui ne peut servir qu'à entraîner l'anéantissement de la France serait-il un droit? Non! ce serait un suicide. Proclamez donc, si vous l'osez, le droit du suicide!