XV
L'empire ottoman n'est donc pas, comme on vous le dit, une démolition prochaine qui donnera de l'air à l'Europe, de la place aux rivalités de l'Europe, de la paix aux intérêts rivaux des puissances, des progrès aux civilisations chrétiennes: l'empire ottoman ne serait que le sujet d'une guerre aussi vaste, aussi prolongée que les ambitions de l'Europe; ou bien ce ne serait qu'un vide immense dans lequel deux civilisations, la civilisation européenne et la civilisation orientale, s'engloutiraient à la fois.
Ces deux civilisations tendent à se rapprocher et à se fondre: votre politique est de favoriser ce progrès parallèle, en maintenant l'empire ottoman à la place qu'il occupe sur la carte, et en protégeant par un grand concordat politique avec le chef nominal, et en ce moment très-vertueux, de cet empire, les populations tributaires du Grand-Seigneur par le gouvernement, et tributaires de l'Europe par l'origine, les mœurs, les religions; c'est ce grand concordat entre la Turquie et l'Europe qui doit être en ce moment la pensée dominante de la diplomatie française. Que la France y pense. Elle aura fait ainsi plus qu'une conquête: elle aura fait l'ordre français en Turquie, au lieu du désordre européen.
XVI
L'autre question, c'est l'Italie; elle brûle en ce moment, et l'incendie imprévoyant que le Piémont y a allumé, et que la France n'a pas étouffé à temps, menace de consumer toute l'Europe.
Essayons d'en décomposer les éléments et d'en chercher une solution compatible avec le rétablissement de l'équilibre et avec le maintien de la paix en Europe.
La diplomatie n'était autrefois que nationale; depuis la révolution, la diplomatie est en quelque sorte européenne. On ne traitait qu'avec les cours; on traite maintenant, dans une certaine proportion, avec l'opinion. L'élément nouveau appelé l'opinion, force morale, s'est mêlé aux autres éléments de force matérielle que les négociations et les traités avaient pour objet de concilier et d'asseoir.
Cela est nécessaire à dire, avant de parler de ce qui se remue aujourd'hui en Italie.
XVII
L'Italie, par la noblesse légitime de sa race, par le prestige éternel de ses souvenirs, par l'intelligence exquise de ses peuples, et par l'énergie, non pas nationale, mais individuelle, de ses fils, souffrait depuis longtemps de sa subalternité politique en face des grandes puissances militaires librement constituées qui prédominaient en Europe. Il y avait un juste orgueil dans les reproches de ses patriotes à leurs gouvernements. L'Italie cherchait les occasions de devenir libre et grande. Cet esprit de revendication d'un haut rang dans le monde était toutefois plus sensible dans l'aristocratie italienne et dans les classes lettrées que dans les peuples. Cela est naturel: c'est par en haut que les peuples pensent, c'est par le cœur que les peuples sentent; la pensée et le sentiment ne sont pas dans les membres.