XIII
Aucune de ces races, pas même la race grecque, n'est donc assez agglomérée dans les mêmes provinces d'Europe, d'Asie ou d'Afrique, pour s'y lever en une unité puissante et pour dire: «Je suis la population héritière des Turcs.»
Il y a plus encore: c'est que toutes les races, chrétiennes ou autres, disséminées sur le sol ottoman sont mille fois plus antipathiques entre elles qu'elles ne le sont aux Turcs sous l'empire desquels ces races vivent, et que, si l'on mettait aux voix à qui l'empire, il n'y a pas une de ces tribus qui ne répondît sans hésiter: «Aux Turcs plutôt qu'aux Grecs; aux Turcs plutôt qu'aux Arméniens; aux Turcs plutôt qu'aux Arabes; aux Turcs plutôt qu'à aucune de ces petites races faibles et tyranniques, assez fortes pour nous opprimer, trop peu pour nous défendre. Mieux vaut pour nous cette subalternité dans l'empire turc que le joug tracassier et persécuteur de ces populations rivales qui nous haïssent.»
La substitution d'une race politique en Turquie à la race gouvernante des Ottomans serait donc une anarchie sanguinaire qu'aucune de ces races ne serait assez prédominante pour étouffer sous la force; l'Orient se dépeuplerait sous leur lutte. Voyez ce qui se passe en Syrie entre les Maronites, les Druses, les Grecs, les Arabes, les Bédouins de la Mésopotamie, toutes les fois qu'une rixe nationale s'élève, et que les Turcs ne sont pas là assez nombreux pour remettre l'ordre et imposer la paix. Voyez, même à Jérusalem, la rixe incessante des Grecs schismatiques et des Grecs catholiques à la porte du saint sépulcre. Ces conflits de race, de schisme et d'orthodoxie sont tels qu'en 1817 les antagonistes incendièrent le saint sépulcre pour l'arracher à leurs rivaux chrétiens, et que, sans les Turcs, arbitres de ces querelles, le saint sépulcre aurait déjà disparu sous la jalousie stupide de ces sacriléges profanateurs de leur propre sanctuaire.
XIV
Mais, si l'empire ottoman ne peut être remplacé en Europe, et en Asie surtout, par les populations indigènes, comment serait-il remplacé par les puissances européennes elles-mêmes?
Sera-ce par la Russie? Mais nous avons démontré que ce serait livrer trois continents aux Moscovites. Qui est-ce qui y consent, excepté les Grecs, dans ces trois continents? Et que serait l'Europe sous cette monarchie gréco-barbare des Scythes? L'avenir verra cet empire; mais nous ne devons pas être les complices de cette vaste servitude. On a vu, à la guerre de Crimée, que l'Europe entière avait l'instinct unanime du danger de livrer l'empire ottoman aux Russes. La France, sans s'informer si elle servait en cela l'Angleterre, a volé à Sébastopol, a versé le sang chrétien pour préserver le sang ottoman, et la France a bien fait. Il ne s'agissait pas en Crimée de religion: il s'agissait de la liberté et de l'équilibre du monde. Puissance civilisée, la France a été là à sa place, à la tête de la civilisation contre la force.
Serait-ce à l'Autriche qu'on livrerait la Turquie? Mais l'Autriche ne serait ni assez hardie pour tenter cette conquête, ni assez forte pour la garder. Que ferait la Russie? Que dirait l'Angleterre? Que tolérerait la France? Qui peut posséder l'Adriatique, les Dardanelles, la mer Égée, la mer de Marmara, l'Archipel, la mer Noire, à moins d'être la première puissance navale du monde? Les flottes anglaises et les flottes françaises combinées détruiraient tous les jours par mer ce que l'Autriche aurait construit d'empire sur la terre; Constantinople aurait le sort de Sébastopol avant qu'une année fût écoulée.
Est-ce la France? Mais la France y rencontrerait en y arrivant les Russes, les Autrichiens, les Anglais, et l'Orient ne serait que le champ de bataille de l'Europe.
Ces puissances se partageraient-elles l'empire ottoman? Mais qui fixera et surtout qui garantira les bornes? Est-ce que, par sa supériorité navale, l'Angleterre ne sera pas toujours la première au poste envié? Est-ce que, par sa contiguïté avec l'empire ottoman en Europe et en Asie, la Russie ne couvrira pas avant nous l'empire de ses armements? Est-ce que, par les provinces de l'Adriatique, et par la Grèce, par la Servie, par la Bulgarie, par le Danube, l'Autriche ne dévorera pas avant nous ce tiers d'un empire? À un tel partage la France a tout à perdre, et rien à gagner que la force doublée de ses ennemis naturels. La puissance du continent occupé par les Allemands et les Russes sépare la France de la Turquie d'Europe; la largeur de la Méditerranée la sépare de la Turquie d'Asie. C'est une proie qui est évidemment dévolue à ses rivaux de terre et de mer; à aucun prix la France ne doit leur faciliter ou leur livrer une telle proie.