Comment se fait-il que tout l'archipel grec professe le christianisme, que la Valachie et la Moldavie soient chrétiennes, que la Servie et la Bulgarie soient chrétiennes, que la Macédoine, l'Albanie, la Dalmatie soient chrétiennes, que la Syrie, à l'exception d'Alep et de Damas, soit chrétienne?
Comment se fait-il que, dans l'intérieur même de l'Asie Mineure, jusqu'aux pieds du Taurus, les villages chrétiens soient mêlés aux villages turcs, de telle sorte que le voyageur a peine à savoir laquelle des deux populations domine l'autre en nombre, en autorité, en richesse, dans toutes ces parties de l'empire?
Ce n'est donc nullement la religion qui fait le signe de distinction dans l'empire: c'est la race conquérante et la race conquise. Les chrétiens vivent, multiplient, prient, trafiquent, s'enrichissent, possèdent leurs priviléges sous la protection de leurs magistrats ou de leurs consuls; les Turcs règnent et gouvernent: voilà toute la différence.
Ils administrent mal, voilà tout leur crime aux yeux des Européens. Ce vice est commun à tous les gouvernements orientaux; on peut même dire qu'il est endémique en Orient, ce vice de mauvaise administration; il tient aux lieux, aux climats, à la configuration des terres, aux montagnes, aux distances, aux déserts. Dans de telles profondeurs de plaines incultes, comment l'administration des tribus peut-elle être autre que patriarcale, c'est-à-dire arbitraire et indirecte? Comment des peuples pasteurs, nomades, aujourd'hui ici, demain à cent lieues, suivant les saisons, l'été sur les côtes, l'hiver dans les steppes, toujours à cheval, transportant sur leurs chameaux leurs familles et leurs tentes, comment de pareilles populations pourraient-elles se prêter au genre d'administration directe, uniforme et sédentaire de l'Europe? La tente et la maison établissent des modes d'administration et de gouvernement entièrement opposés. Donnez donc des systèmes représentatifs aux nomades de la Mésopotamie; donnez des tribunes à des peuples qui parlent des langues différentes; donnez la liberté de la presse aux sauvages Kurdes des frontières de Perse; donnez des préfets et des receveurs généraux aux huttes des Tartares, aux tentes errantes de l'Éthiopie ou de la Mecque!
Cette manie d'uniformité de gouvernement, que nous voulons imposer à des peuples que l'origine, le sol, le climat, ont faits si dissemblables, est une absurdité contre nature. Offrez donc les bienfaits de la liberté à des peuples à cheval, qui possèdent dans l'espace et dans les pieds de leurs chevaux la liberté illimitée du désert!
L'administration de l'Orient sera donc toujours, aux yeux d'un Européen, vicieuse, parce qu'elle ne sera jamais l'administration de l'Europe. Il faut en prendre son parti: c'est Dieu qui l'a voulu, en faisant croître l'herbe ici, et en ne faisant croître ailleurs que l'épine du chameau; en faisant des déserts de quarante jours de traversée sans une source dans le sable, et en faisant déborder le Nil, cet arrosoir de l'Égypte, des nuées encore inconnues de l'Abyssinie.
XII
Quant au gouvernement de l'empire ottoman sur ces multitudes fixes ou errantes, une ou deux batailles suffiraient sans doute pour le changer, en refoulant la race d'Othman d'où elle est venue, ou en l'exterminant sur place, comme Timour ou Gengis-Kan, ces exterminateurs de race. Mais que gagnerez-vous, vous Europe, à ce meurtre fantastique de douze ou quinze millions d'hommes, coupables seulement de leur nom? Comment remplaceriez-vous ce peuple gouvernant par les gouvernés? Je le concevrais s'il y avait dans l'empire ottoman une race, chrétienne ou non chrétienne, assez nombreuse, assez compacte, assez courageuse, assez intelligente pour se substituer de plein droit à l'empire et pour gouverner ces quatre cent mille lieues dépeuplées de leurs possesseurs; mais ce fait n'existe pas. Il y a, en effet, dans l'empire plus de population non turque qu'il n'y a de population turque: il y a des Éthiopiens, des Cophtes, des Abyssins, des Égyptiens, des Arabes, des Bédouins, des Kurdes, des Syriens natifs, des Syriens grecs, des Juifs de Jérusalem et des Juifs de Samarie, des Mutualis, des Druses, des Maronites, des Insulaires, des Candiotes, des Cypriotes, des Arméniens, des Tartares, des Caucasiens, des Hymirètes, des Bulgares, des Serbes, des Albanais, des Grecs surtout en nombre considérable; en tout, je crois, trente ou quarante races différentes d'origine, de mœurs, de sol, de religion, répandues çà et là dans toute la surface de l'empire.
Mais aucune de ces races néanmoins, chrétienne ou non chrétienne, n'y existe en nombre assez prédominant pour y succéder à l'empire ottoman, si cet empire s'écroulait par une décomposition spontanée ou par la violence de l'Europe. De plus, ces peuplades, de race et de religion semblables, telles que les Grecs, par exemple, ne sont pas contiguës les unes avec les autres sur la surface des territoires qu'elles occupent, de manière à former un noyau, une unité quelconque de peuple; mais elles sont séparées par d'autres groupes de populations différentes qui interceptent les communications entre elles et qui leur sont antipathiques: en sorte que les populations supposées habiles à succéder aux Turcs forment une véritable mosaïque de peuples concassés, comme le granit sous le pilon, en véritable poussière d'hommes qui ne peut plus se conglomérer en masse imposante.
Voyez, par exemple, la population grecque: elle existe dans le Péloponnèse, puis elle est interceptée du reste du territoire européen par des millions de Bulgares et de Serbes, véritables Helvétiens de la Turquie. On retrouve une autre population grecque à Constantinople, puis elle est séparée du reste de l'Asie par six millions de Turcs et des millions de Tartares et de peuples caucasiens; on la retrouve dans les îles et sur l'extrême littoral de l'Ionie et de l'Asie, puis elle est noyée dans des millions de Turcs et de Caramaniens jusqu'au Taurus et au delà; elle reparaît en Syrie, mais en extrême minorité, comparée aux Syriens, aux Maronites, aux peuples d'Alep, de Damas; enfin elle se perd au delà de la Mésopotamie, dans l'océan des races arabes, kurdes, persanes, égyptiennes, qui vont se perdre elles-mêmes dans les peuples noirs du Sennaar et de l'Éthiopie.