Parlons donc en peu de mots de ces deux questions, si mal posées et si mal résolues par les théoriciens de la fantaisie et par les romanciers diplomatiques.

Et d'abord, de ce qu'on appelle la question turque.

On dit: Il faut anéantir l'empire ottoman; et, si l'Autriche s'y oppose, détruisons donc à la fois l'empire autrichien et l'empire ottoman. Faisons ces deux grands vides soudains en Orient et en Occident; les remplira qui pourra!

Et moi, j'ose vous dire: L'Europe entière, pendant trente ans de guerre sur terre et sur mer, ne suffirait pas à les remplir.

Qu'arriverait-il de l'empire ottoman?

Qu'arriverait-il de l'Europe?

On croit généralement que les quatre cent mille lieues carrées, possédées en Asie et en Europe par l'empire ottoman, sont un espace peuplé de populations chrétiennes opprimées, asservies, compactes, d'une même race, d'un même culte, et qu'il suffirait de se délivrer des Ottomans pour que ces populations florissantes et libres formassent un empire européen, homogène et civilisé, au milieu de l'Asie. S'il en était ainsi, on comprendrait que les prêcheurs nomades d'une nouvelle croisade contre l'islamisme eussent quelque chance de réaliser, au profit de ce qu'ils appellent civilisation, l'expulsion ou l'extermination des Ottomans; mais cette statistique de l'empire ottoman est une grossière erreur et une grossière fiction dont les intéressés bercent les multitudes.

Premièrement, rien n'est plus faux que cette prétendue antipathie religieuse, et que cette prétendue extermination systématique des chrétiens de l'Orient par les Turcs. La preuve que les Turcs n'ont jamais exterminé les races chrétiennes de l'Orient à cause de leur culte, c'est qu'au moment même de la conquête, Mahomet II, le conquérant de l'empire grec, au lieu de proscrire et d'exterminer le christianisme, proclama le libre exercice et le respect du culte chrétien, appela autour de lui tous les prêtres de la capitale, et marcha processionnellement avec eux à Sainte-Sophie, pour leur assurer solennellement dans leur cathédrale la tolérance que les Turcs portent à toutes les religions.

La même tolérance respectueuse fut garantie par les vainqueurs dans toutes les villes grecques chrétiennes de l'empire; nul ne fut ni persécuté ni contraint pour cause de religion; les chrétiens furent seulement obligés de respecter eux-mêmes dans leurs actes et dans leurs paroles le culte mahométan. On partagea les temples entre les religions. Lisez l'histoire dans l'histoire, et non dans les légendes.

Mais surtout lisez-la dans les faits et dans les monuments religieux qui couvrent l'empire ottoman encore aujourd'hui. Si les Ottomans avaient proscrit, persécuté, exterminé le christianisme comme on vous le dit, comment se ferait-il donc que les chrétiens fussent trois fois plus nombreux et cent fois plus riches que les Turcs, sur toute la surface de leur territoire? Comment se ferait-il que les Églises chrétiennes, les monastères chrétiens, couvrissent la Turquie entière de ces témoignages éclatants de la tolérance des Turcs, depuis le mont Sinaï jusqu'au fond de l'Égypte, depuis le fond de l'Égypte jusqu'au mont Liban, tout crénelé de couvents, depuis le mont Liban jusqu'au mont Athos et à ses trois cents couvents et à sa population exclusive de moines? Comment se ferait-il que, depuis la capitale de l'empire jusqu'aux dernières villes des îles et des provinces, la partie chrétienne de la population, exerçant librement son culte, honorée dans ses patriarches, respectée dans ses cérémonies, fût précisément l'élite de la richesse, de l'industrie, du commerce, de la navigation, de la prospérité dans tout l'empire?