J'entends d'ici le cri de l'ignorance et de la prévention grossi par le cri des fanatiques irréfléchis de l'unité italienne; mais, avant de nous récrier, étudions.

Aujourd'hui que la maison d'Autriche a renoncé, il y a longtemps, à la monarchie universelle de Charles-Quint; aujourd'hui que la Russie, improvisée par la Providence pour des desseins que nous ignorons en Orient, pèse du poids de cent millions d'hommes sur la Pologne, la Prusse, la Hongrie, les bouches du Danube et les provinces presque allemandes de la Servie et de la Bulgarie, qu'est-ce que l'Autriche? C'est le boulevard épais et armé qui couvre seul l'Occident contre l'extravasement moscovite de la Russie en Allemagne et sur tout le versant oriental de la mer ottomane. Nous disons seul, parce que du côté de la Prusse la brèche est ouverte, et que la Prusse, incapable de résister par inégalité de forces, l'est plus encore par politique; livrez-lui des provinces de plus dans le nord et dans le midi de l'Allemagne, et elle se montra toujours prête à recevoir toutes les dépouilles.

Si ce boulevard de l'Autriche contre la Russie en Allemagne et en Orient n'existait pas, il faudrait l'inventer. Or ce boulevard naturel contre la Russie n'est-il pas un des intérêts les plus vitaux de la France? L'Autriche prête à la France, par nécessité, en Hongrie et en Dalmatie, huit cent mille hommes que nous n'avons ni à lever ni à payer pour défendre le Danube, le Rhin, l'Adriatique, contre l'omnipotence moscovite. Détruire de nos propres mains ce boulevard autrichien, ne serait-ce pas découvrir la France et livrer l'Italie, comme l'empire d'Orient, aux Souwarofs futurs? L'Autriche et la Russie, de ce côté, ne font qu'un. L'alliance n'est donc pas seulement possible: elle est naturelle, elle est nécessaire. Ce sont de ces traités auxquels les cabinets ne peuvent rien: ils sont contraints, ils sont écrits par la nature; ils sont contre-signés par la vie et par la mort des nations qui les contractent pour le salut commun.

Du côté de la Prusse, qu'est-ce que l'Autriche en Allemagne? C'est l'obstacle, jusqu'ici insurmontable, à l'unité allemande dans la main de la Prusse. Or ne venons-nous pas de vous démontrer que l'unité allemande, dans les mains de la Prusse, ce serait la coalition en permanence adossée à la Russie et inspirée par l'Angleterre contre nous? La puissance autrichienne, noyau protecteur des petites puissances de l'Allemagne méridionale, n'a-t-elle donc pas, en résistant à l'unité allemande, exactement les mêmes intérêts que la France? L'alliance, de ce côté comme du côté de la Russie, n'est-elle donc pas écrite par la communauté des intérêts de la France et de la maison d'Autriche? Favoriser de ses vœux ou de sa diplomatie la Prusse contre l'Autriche, n'est-ce pas évidemment trahir la sécurité de la France? Aussi voyez avec quel instinct révélateur de haine contre la France l'Angleterre, depuis que la Prusse germe en Allemagne, n'a-t-elle pas toujours cultivé à tout prix l'alliance prussienne! L'alliance obstinée de l'Angleterre avec le cabinet de Berlin doit éclairer le cabinet des Tuileries: l'alliance de l'Angleterre ne sera jamais une alliance française.

Voyez, au contraire, avec quel acharnement, instinctif aussi, le cabinet de Londres et l'esprit antifrançais de l'Angleterre poursuivent, depuis quelques années, l'amoindrissement systématique et la destruction, si elle était possible, de l'Autriche. Cette haine doit vous éclairer, vous, Français, sur la nature de l'Autriche. Si l'Autriche vous était moins nécessaire, l'Angleterre ne la haïrait pas tant: ses haines et ses amours cachent toujours un mal-vouloir contre la France. Votre boussole diplomatique, dans les questions obscures, est dans le cabinet de Londres. Voyez où son aiguille vous pousse, là est le danger!—témoin l'unité italienne et l'unité allemande, ces deux écueils où l'Angleterre vous chasse par tous les vents de sa diplomatie.

IX

Ces deux grands intérêts vitaux, résister au débordement russe en Occident et en Orient, et résister à l'unité allemande bien plus encore qu'à l'unité italienne, sont donc deux intérêts communs, identiques à l'Autriche et à la France. L'alliance sur ces deux points entre la France et l'Autriche est donc, non pas possible, mais imposée. Supposez un moment par la pensée que l'Autriche se soit évanouie dans la nuit, que les Russes soient sur le Rhin, que la Prusse ait absorbé tous les membres de la confédération allemande, que l'unité de l'Allemagne fasse le pendant de l'unité italienne, et demandez-vous ce qu'il en serait de la France à son réveil!—Partisans dénaturés de ces unités antifrançaises, savez-vous ce que vous aurez? L'unité russe!—Voilà ce qu'à votre insu vous poursuivez! Ô Mirabeau! ô grande clairvoyance éteinte avant le temps, tu l'avais prévu, tu l'avais dit! Mais alors la France n'avait pas le vertige des unités, qui sont sa perte, contre les fédérations et contre les équilibres, qui font son salut!

X

Pourquoi donc, me dira-t-on, ce système d'alliance que vous proclamez le seul possible, entre l'Autriche et la France, n'existe-t-il pas encore? Pourquoi les cent voix populaires de la France répètent-elles, à la suite de ses jeunes publicistes, le cri d'extermination contre l'Autriche? C'est d'abord parce que ces publicistes sont jeunes, et qu'ils n'ont pas encore réfléchi à ce qu'ils proclament; c'est ensuite parce que le vieil écho des casernes impériales du premier empire n'a pas eu le temps d'apprendre un autre mot que celui de guerre à l'Autriche depuis Leipzig jusqu'à Fontainebleau; c'est enfin parce que deux grandes questions diplomatiques, l'Orient et l'Italie, se sont malheureusement interposées entre la France et l'Autriche depuis les traités de Vienne, et que ces deux questions, l'Italie surtout, devaient, tant qu'elles n'étaient pas tranchées, empêcher la France et l'Autriche de se reconnaître et de s'allier.

XI