Sont-ils de réunir quatre cents millions de sujets sous un seul sceptre?
Sont-ils enfin d'amener ainsi le contact si lourd et si direct d'un tel empire avec la France par la Méditerranée, en lui livrant les portes des Dardanelles et en faisant de Marseille et de Toulon des frontières maritimes de la Russie?
Si c'est là votre carte actuelle de l'Europe et de l'Asie, pourquoi donc avez-vous fait, très-sagement et très-héroïquement, il y a quatre ans, la guerre de Crimée? pourquoi donc avez-vous coulé sous vos boulets, dans la mer Noire, la flotte orientale de la Russie dans le port prématuré de Sébastopol? Étiez-vous fous alors, ou êtes-vous sages aujourd'hui, de livrer l'indépendance de l'univers aux czars, dans l'intérêt d'un petit prince des Alpes qui veut régner à Rome et à Naples plutôt qu'à Turin?
VII
Est-ce la Prusse qui peut vous consoler à elle seule de l'impossibilité de l'alliance anglaise, de la chimère de l'alliance russe? Mais qu'est-ce que la Prusse, au fond, en Europe, si ce n'est un client de l'Angleterre et un avant-poste de la Russie? Son alliance, très-précaire, aurait donc pour la France le double inconvénient d'être anglaise et d'être russe, c'est-à-dire l'alliance avec la jalousie britannique et avec l'ambition moscovite.
Dépendante de l'Angleterre par les unions de famille et par la solde des subventions, dépendante de la Russie par la crainte d'être dévorée si elle n'est pas complice, la Prusse n'est pas une puissance assise sur ses propres bases: c'est une puissance debout, mécontente, inquiète de sa mauvaise assiette territoriale entre la Russie, l'Angleterre, la France, et prête à toutes les infidélités d'alliances si on lui offre le prix de sa versatilité. Quel est l'allié du cabinet de Berlin qui n'ait pas eu à maudire le caractère de ce cabinet à quatre faces, dans ces derniers temps? La France, qu'elle flatte et qu'elle abandonne au moment de l'action en 1806? L'Autriche, qu'elle voit écraser avec complaisance en 1809? La Russie, qu'elle regarde anéantir, sans lever un bras, à Austerlitz? L'Autriche encore, qu'elle contemple aux abois à Wagram, attendant l'issue des batailles pour se déclarer amie du vainqueur? La France encore, qu'elle défie témérairement aussitôt après son traité timide avec elle, et qui la démolit en un jour, à Iéna? La Russie, une seconde fois, contre laquelle elle se retourne à la voix de Napoléon, pour obtenir son pardon par une lâcheté? L'Angleterre, à laquelle elle consent à enlever, comme un recéleur, le Hanôvre, afin de se lier avec Napoléon par un larcin? Quant à l'Autriche, dont elle n'est qu'un démembrement en Silésie, il n'y a aucune guerre, aucune négociation où la Prusse ne lui ait été ou amie infidèle ou ennemie acharnée. Cette puissance, qui se pose comme allemande par excellence, n'est qu'un schisme en Allemagne. Sa seule politique est de décomposer pour absorber: c'est le dissolvant de l'Europe centrale. Quelle alliance sûre la France peut-elle nouer avec une puissance qui représente l'Angleterre sur son flanc droit, qui représente la Russie au cœur de l'Allemagne, qui représente la coalition en avant-garde contre nous en deçà du Rhin, qui représente enfin l'unité allemande en espérance dans l'Allemagne du Nord? L'unité allemande, la perspective la plus antifrançaise que puisse offrir à nos ennemis le génie de l'absurde, génie qui semble posséder aujourd'hui nos publicistes! l'abaissement de notre puissance en Europe! quatre-vingts millions d'Allemands groupés en une seule puissance active contre trente-six millions de Français! unité destructive de tout équilibre et de toute paix, unité de l'extermination, unité mille fois plus mortelle à la France que le rêve antifrançais de l'unité de l'Italie à laquelle nous sommes assez aveugles pour concourir! L'unité allemande, que serait-ce autre chose que la coalition en permanence contre la France?
Une alliance franco-prussienne, qui n'aurait pour but ou pour résultat que l'unité allemande, sous la monarchie de la Prusse, serait donc tout simplement le suicide à courte échéance de la nation. Un illuminé peut la rêver, un patriote ne peut la penser sans crime.
VIII
Examinons maintenant le dernier système d'alliance qui puisse, dans un prochain avenir, maintenir l'équilibre de l'Europe en temps de paix, et favoriser, en cas de guerre, le légitime accroissement de deux peuples que l'on voudrait détruire l'un par l'autre aujourd'hui, pour la satisfaction de l'Angleterre, pour la joie maligne de la Prusse, pour l'extension illimitée de la Russie.
Ces deux peuples sont la France et l'Autriche.