Clodius ameutait le peuple contre Cicéron.
Pompée s'isolait majestueusement à la campagne.
Cicéron, poursuivi et menacé jusque dans sa maison par les sicaires de Clodius, invoquait en vain le peuple, qu'il avait sauvé: le peuple l'abandonnait lâchement à ses ennemis. Les consuls, intimidés, fermaient les yeux pour ne pas voir ce qu'ils n'avaient pas la force de punir. Cicéron fut obligé de s'exiler. Un plébiscite rédigé par Clodius lui interdit le sol romain jusqu'à une distance de cinq cents milles.
Le sauveur de Rome chercha asile en Grèce: c'était la patrie de son âme.
Pendant qu'il débarquait au Pirée, port d'Athènes, Clodius, suivi d'une bande de populace, incendiait sa maison à Rome, ravageait ses maisons de campagne et faisait vendre à l'encan jusqu'à ses livres. Mais le respect pour Cicéron et la répugnance à s'enrichir de ses dépouilles étaient tels que les livres et les jardins restèrent sans acheteurs.
XXIV
Cicéron, proscrit, en arrivant en Grèce, se proposait de séjourner dans sa chère Athènes, que l'exemple ou les lettres de son ami Atticus lui avaient appris à tant aimer.
Mais l'ombre de leur vie passée suit les hommes publics jusque sur la terre étrangère: la mer, qui les sépare de leur patrie, ne les sépare pas de leur nom. Cicéron apprit que les restes du parti de Catilina et les complices de Clodius l'attendaient à Athènes pour lui demander compte, le poignard à la main, de la vie de Catilina, de Lentulus et de Céthégus. Il se détourna prudemment de cette trace de sang qui semblait le devancer et le poursuivre, et se réfugia à Thessalonique, colonie romaine au fond de la Méditerranée, au pied des montagnes de la Macédoine.
«Que je me repens, écrit-il en route, que je me repens, mon cher Atticus, de n'avoir pas prévenu par ma mort volontaire l'excès de mes malheurs! En me suppliant de vivre, vous ne pouvez qu'une chose: arrêter ma main, prête à me frapper moi-même; mais, hélas! je ne m'en repens pas moins tous les jours de ne pas avoir sacrifié cette vie pour sauver mon héritage à ma famille; car qu'est-ce qui peut maintenant m'attacher à l'existence? Je ne veux pas, mon cher Atticus, vous énumérer ces malheurs, dans lesquels j'ai été précipité bien moins par le crime de mes ennemis, que par la lâcheté de mes envieux.» (Allusion poignante à Pompée, à Crassus, à César.) «Mais j'atteste les dieux que jamais homme ne fut écrasé sous une telle masse de calamités, et qu'aucun n'eut jamais occasion de souhaiter davantage la mort!... Ce qui me reste de temps à vivre n'est pas destiné à guérir mes maux, mais à les finir!... Vous me reprochez le sentiment et la plainte de mes maux. Mais y a-t-il une seule des adversités humaines qui ne soit accumulée dans la mienne? Qui donc tomba de plus haut, d'un sort plus assuré en apparence, doué de telles puissances de génie, de sagesse, de faveur publique, d'estime et d'appui d'une telle masse de grands et de bons citoyens?... Puis-je oublier en un jour ce que j'étais hier, ce que je suis encore aujourd'hui? À quelles dignités, à quelle gloire, à quels enfants, à quels honneurs, à quelles richesses d'âme et de bien, à quel frère, enfin (un frère que j'aime à cet excès qu'il m'a fallu, par un genre inouï de supplice, me séparer sans l'embrasser, de peur qu'il ne vît mes larmes, et que je ne pusse moi-même supporter sa pâleur et son deuil), je suis arraché!... Ah! si j'énumérais encore bien d'autres causes de désespoir, si mes larmes elles-mêmes ne me coupaient la voix!... Je sais, et c'est là la plus amère de mes peines, que c'est par ma faute que j'ai été abîmé dans une telle ruine!... Vous me parlez, dans votre dernière lettre, de l'image que l'affranchi de Crassus vous a faite de mon désespoir et de ma maigreur!... Hélas! chaque jour qui se lève accroît mes maux au lieu de les soulager. Le temps diminue le sentiment des autres malheurs; mais les miens sont de telle nature qu'ils s'aggravent continuellement par le sentiment de la misère présente comparée avec la félicité perdue!... Pourquoi un seul de mes amis ne m'a-t-il pas mieux conseillé? Pourquoi me suis-je laissé glacer le cœur par cette froideur de Pompée? Pourquoi ai-je pris une résolution et une attitude de coupable suppliant, indignes de moi? Pourquoi n'ai-je pas affronté ma fortune? Si je l'avais fait, ou je serais mort glorieusement à Rome, ou je jouirais maintenant du fruit de ma victoire!... Mais pardonnez-moi ces reproches, ils doivent tomber sur moi plus que sur vous; et si je parais vous accuser avec moi, c'est moins pour m'accuser moi-même que pour me rendre ces fautes plus pardonnables en y associant un autre moi-même!...
Non, je n'irai point en Asie, parce que je fuis les lieux où je puis rencontrer les Romains, et où la célébrité, autrefois ma gloire, me poursuit maintenant comme une honte!... Et puis je ne voudrais pas m'éloigner davantage, de peur que si, par hasard, il arrivait quelque changement inespéré à ma fortune du côté de Rome, je ne fusse trop longtemps à l'ignorer. J'ai donc résolu d'aller me réfugier dans votre maison d'Épire, non pas à cause de l'agrément du séjour, bien indifférent au malheureux qui fuit même la lumière du jour, mais pour être, dans ce port que vous m'offrez, plus prompt à repartir pour ma patrie, si jamais elle m'était rouverte, pour y recueillir ma misérable existence dans une solitude qui me la fera supporter plus tolérablement, ou, ce qui vaudrait mieux encore, qui m'aidera à dépouiller plus courageusement la vie. Oui, je dois écouter encore les supplications de la plus tendre et de la plus adorée des filles!... Mais, avant peu, ou l'Épire m'ouvrira le chemin du retour dans ma patrie, ou je m'ouvrirai à moi-même le chemin de la vraie délivrance!..... Je vous recommande mon frère, ma femme, ma fille, mon fils; mon fils, à qui je ne laisserai pour héritage qu'un nom flétri et ignominieux!...»