César s'excuse auprès de Cicéron de sa victoire; il va lui-même le visiter dans sa retraite en Campanie; il lui demande, pour ainsi dire, grâce pour son triomphe; il ne croit pas le monde conquis, si Cicéron n'a pas ratifié la fortune.

Cicéron cède à demi à tant de caresses; il revient à Rome, il y reprend son rôle de défenseur des citoyens; il invoque, dans des harangues trop adulatrices, la magnanimité de César pour les vaincus de Pharsale; il admire l'homme dans César, tout en détestant le tyran.

L'abstention complète eût été plus digne, l'exil même eût été plus stoïque: c'est sur cette époque de sa vie que les admirateurs de Cicéron auraient eu besoin de jeter un voile d'indulgence. Mais, s'il y eut complaisance envers la fortune dans cette conduite du grand orateur romain, il n'y eut jamais complicité avec César. Cicéron désespéra de la liberté romaine: mais ce désespoir, trop fondé en fait, ne fut jamais une trahison; il continua à déplorer à haute voix la chute de l'antique constitution et de maudire en secret César. Quand César tomba sous la conspiration des honnêtes gens de Rome, tels que Brutus, Cassius, Caton, Cicéron se réjouit de leur courage, et se rangea, sans hésiter, de leur parti.

XXIX

On sait que César se faisait pardonner la tyrannie par la grâce, et Cicéron, les regrets de la liberté perdue, par les complaisances.

Vers le même temps, quoiqu'il eût déjà passé la soixantième année de sa vie, il répudia sa première femme Térentia, coupable de l'avoir négligé pendant ses disgrâces, et il épousa une de ses pupilles, très-jeune, très-belle, très-riche, qu'un père mourant lui avait confiée.

Éprise du génie et de la renommée de son second père, cette jeune Romaine l'aima et en fut aimée avec une passion qui effaça la distance des années. Ce furent, non les plus glorieuses, mais les plus sévères et les plus fécondes de sa vie; elles furent courtes.

La mort lui ayant enlevé bientôt après sa fille Tullia, délices et orgueil de son cœur, il en conçut une telle douleur qu'il s'offensa de ce que cette douleur n'était pas assez partagée par sa nouvelle épouse, jalouse, sans doute, de n'être pas le seul objet de ses tendresses, et qu'il s'éloigna d'elle et se renferma dans la solitude avec ses larmes et son génie.

C'est là qu'il écrivit, sans relâche et sans lassitude, ses plus belles œuvres littéraires.

XXX