«L'intelligence, poursuit-il, étant faite pour donner à l'homme la connaissance, elle aime la connaissance pour elle-même d'abord, car rien n'est plus délicieux pour l'esprit que la lumière, et elle l'aime ensuite pour ses conséquences pratiques; c'est pourquoi l'intelligence exerce ses sens, invente les arts comme des sens nouveaux qu'elle donne à l'homme et donne assez d'évidence et de force à la philosophie pour produire enfin la vertu, cette chose excellente qui met l'ordre dans la vie!»

Il y a deux mille ans bientôt que le plus grand des orateurs et le plus honnête des hommes politiques de Rome écrivait ces lignes. Quelles lignes philosophiques plus belles ont donc été écrites depuis ces deux mille ans par nos orateurs, nos hommes d'État, nos philosophes? Oh! que ce serait une belle et utile chose qu'un cours d'antiquité! et que de philosophies, qu'il croit d'hier, l'homme retrouverait à l'origine des hommes! Mais on aime mieux jeter le voile de l'ignorance sur les sagesses de Cicéron, de Confucius, et parler de progrès pour se nier son néant.

XX

Le style est, dans toute cette longue argumentation, à la hauteur des idées ou des sentiments. On y sent le poëte comme l'orateur. Virgile n'a pas de plus fortes images que ce livre à propos des sceptiques, qui nient la lumière de l'esprit suffisante pour déterminer le bien ou le mal, le vice ou la vertu.

«Les Cimmériens (peuples voisins du pôle) à qui la vue du soleil est dérobée ou par un dieu, ou par quelque phénomène de la nature, ou plutôt par la position de la terre qu'ils habitent, ont cependant des feux à la lueur desquels ils peuvent se conduire; mais ces philosophes du doute, dont vous vous déclarez les sectateurs, après nous avoir enveloppés de si épaisses ténèbres, ne nous laissent pas même une dernière étincelle pour éclairer nos regards et nos pas!...» Quelle figure et quelle langue, éclatant vivement dans l'image comme la chaleur dans la clarté!

«Ah! comment, dit-il ensuite, ne pas aspirer à connaître le vrai, moi qui me réjouis de trouver seulement quelquefois le vraisemblable? Je suis un grand faiseur aussi de conjectures; je ne prétends pas ne jamais me tromper, ne jamais me laisser égarer par mes préjugés (car je ne me donne pas pour un sage), et je dirige, pour m'égarer le moins possible dans mes suppositions, mes pensées non du côté de la petite Ourse, ce guide nocturne des Phéniciens au milieu des flots, comme dit Aratus, constellation qui dirige d'autant mieux, selon lui, que dans sa course restreinte elle décrit un orbe plus borné, mais vers la grande Ourse et l'éclatante région du nord, c'est-à-dire vers l'espace plus étendu et où l'esprit est plus au large dans la région des choses probables, ce qui fait que j'erre souvent à l'aventure de mon esprit,» etc.

Ne croirait-on pas lire Montaigne? Mais combien Cicéron croyant ne se relève-t-il pas aussitôt au-dessus du sceptique!

Vient ensuite une longue et magnifique discussion où toutes les philosophies disputent entre elles en termes admirables prêtés par Cicéron à la controverse.

Après cette confusion d'idées, de dogmes, de conjectures, «il ne reste, dit Cicéron, que deux combattants debout: le plaisir, ou l'égoïsme, et la vertu. Si vous suivez la doctrine du plaisir ou de l'égoïsme, bien des choses périssent, et d'abord ces beaux rapports qui nous unissent à nos semblables, l'amour des hommes, l'amitié, la justice et les autres vertus; car, sans le désintéressement, ce ne sont plus que des chimères; lorsque nous sommes portés à remplir nos devoirs par l'attrait du plaisir et par l'appât des récompenses, ce n'est pas la vertu, c'est le faux semblant et comme un plagiat de la vertu.»

Cependant Cicéron, esprit tolérant parce qu'il est vaste, laisse une grande latitude à la controverse; il expose plus qu'il n'impose. Le livre, que nous ne possédons que par débris, comme les marbres de Phidias au Parthénon, finit familièrement, ainsi qu'il a commencé, par une gracieuse détente des esprits et par un retour sur les douceurs de pareils entretiens: