«Mais le matelot nous appelle (le batelier qui avait attaché son bateau au môle de Baïa, près du cap Misène, et qui voyait l'ombre descendre sur la mer), le matelot nous appelle, Lucullus! Le zéphyr lui-même semble nous murmurer qu'il est temps de rentrer dans nos barques. Je crois d'ailleurs en avoir dit assez; je termine donc ici mon discours. Mais si, dans la suite, nous renouons ces entretiens, nous nous occuperons de ces divergences entre les philosophes qui soutiennent des doctrines si opposées sur les biens ou sur les maux réels: voilà les sujets qui méritent de nous occuper plutôt que les vanités et les erreurs de la vie, etc.

«Je suis loin de regretter, dit alors Lucullus, les heures employées à ces entretiens; quand nous nous trouverons réunis, surtout dans nos jardins de Tusculum, nous pourrons souvent débattre ensemble ces belles questions, etc.»

Et ils s'embarquent à la fin du jour dans un silence plein de pensées.

XXI

Voilà ce qui nous reste de ce livre des Académiques. Ce mélange de la vie publique et de la vie méditative, cette alternative de l'éloquence et de la philosophie dans la vie du même homme d'État, qui allait mourir sous le glaive des sicaires d'Antoine après avoir combattu les sicaires de Clodius, ne se retrouve dans aucun de nos grands hommes de tribune moderne au même degré. Chatam et William Pitt n'élevaient pas leur âme à ces hauteurs sereines de la pensée; Mirabeau et Vergniaud perdaient la moitié de leur force en descendant des tribunes; ils n'écrivaient pas du même style sur les lois et sur la Divinité. Bossuet lui-même n'était pas homme public à la mesure de Cicéron; plus libre que l'orateur romain comme orateur, il n'avait à lutter ni contre les tumultes du sénat, ni contre les démagogues, ni contre la tyrannie de César, ni contre les assassins d'Antoine; il n'avait qu'à servir un roi, à ménager en pontife habile le prince et sa conscience, à mourir sur les escaliers de Versailles en sollicitant pour un indigne neveu la continuation des faveurs d'Église conquises par son propre génie de théologien et d'écrivain. Si l'orateur est égal ou supérieur dans Bossuet, l'homme est plus universel et plus intrépide dans Cicéron. Ajoutons que, pour son temps, Cicéron est personnellement plus philosophe: car Bossuet répète la philosophie sacrée du christianisme, et sa force n'est que sa foi.

XXII

Mais voici un autre fruit des loisirs de Cicéron, supérieur aux Académiques: ce sont les quatre livres sur les vrais biens et les vrais maux, adressés à Brutus, son ami, aussi lettré que lui-même.

Il commence par s'excuser, dans un préambule, d'importer dans la langue de Rome les philosophies originaires de la Grèce. Il se justifie victorieusement de cette tentative par des exemples d'autres écrivains romains: «Quant à moi, dit-il, qui, au milieu des soucis, des travaux, des orages, des discussions publiques, crois n'avoir jamais déserté le poste que le peuple romain m'avait confié, je crois devoir aussi, dans la mesure de mes forces, éclairer l'âme de mes concitoyens par mes travaux, mes études, mes veilles d'écrivain.

«Ceux qui me blâment d'écrire sur la philosophie devraient être plus justes, ils devraient se rappeler que j'ai déjà beaucoup écrit sur d'autres sujets, et autant qu'aucun autre Romain ait jamais fait; et qu'y a-t-il donc au-dessus de l'intérêt de ces grandes questions, et dont l'homme ait à retirer plus de véritable utilité? Si ma vie se prolonge, je ne renonce pas à traiter d'autres matières encore; mais quiconque voudra s'appliquer à étudier mes ouvrages de philosophie reconnaîtra qu'il n'y a point de lecture dont on puisse recueillir plus de fruit.»

Il part de là pour faire contre Épicure la plus magnifique théorie de la vertu et des différentes théories du bien qui ait été écrite en aucune langue humaine. Ce n'est pas, comme dans Platon, l'imagination, c'est la raison divinement parlée, qui divinise par sa plume la morale. Cependant il rend bientôt à Épicure son véritable caractère, en prouvant que la vertu (et par exemple l'amitié) est la véritable volupté. Dans cette page sur l'amitié, on sent l'homme qui a fait ses délices d'aimer et d'être aimé. C'est la vertu instinctive du caractère. Celui de Cicéron ne comportait pas la haine; il s'indignait, il ne haïssait pas.