On voit qu'il avait raison d'écrire ces belles lignes par lesquelles il se consolait de ne plus être que philosophe:
«Dans la nécessité où je suis de renoncer aux affaires publiques, je n'ai pas d'autre moyen de me rendre utile que d'écrire pour éclairer et consoler les Romains; je me flatte qu'on me saura gré de ce qu'après avoir vu tomber le gouvernement de ma patrie au pouvoir d'un seul, je ne me suis ni dérobé lâchement au public, ni livré sans réserve à ceux qui possèdent l'autorité. Mes écrits ont remplacé mes harangues au sénat et au peuple, et j'ai substitué les méditations de la philosophie aux délibérations de la politique sur les destinées de la patrie.»
On voit par les lignes suivantes combien la philosophie, la religion raisonnée et le patriotisme en vue des devoirs imposés à l'homme par la Divinité, étaient pour Cicéron une même et sainte chose.
«Quelques-uns affectent de croire, écrit-il, que la Divinité ne s'intéresse pas à l'homme, et ne se mêle pas de nos actes et de nos destins. Sur ce principe, que deviendraient la piété, la sainteté, la religion? Ce sont là de véritables devoirs obligatoires qu'il faut savoir exactement accomplir... Il en est de la piété comme de toutes les autres vertus; elles ne consistent pas dans de vains dehors: sans elles point de sainteté (mot qui signifie moralité de nos actes); sans elles point de culte, et dès lors que devient l'univers? Quel désordre et quelle anarchie dans l'espèce humaine! Quant à moi, ajoute-t-il, je doute si éteindre la piété envers la divinité, ce ne serait pas anéantir du même coup la bonne foi, la conscience, la société humaine tout entière, et la vertu qui supporte à elle seule le monde, je veux dire l'instinct de la justice!...»
XXXV
Mais l'espace me manque ici pour vous entr'ouvrir seulement le trésor de ces loisirs philosophiques de Cicéron. Nous allons, dans un dernier entretien sur ce grand homme, vous initier plus avant dans cette sagesse antique, résumée par la plus brillante parole de l'antiquité.
C'est ainsi qu'il se reposait de la vie et qu'il se préparait à la mort dans ce dialogue sur la mort. Quelques amis, fidèles à sa mauvaise fortune, lui prêtaient encore l'oreille et le cœur; ses livres, recueillis avec amour en Grèce pendant ses voyages ou ses exils, lui ouvraient leurs pages consolatrices; les arbres qu'il avait plantés dans sa jeunesse à Tusculum ou à Astur, ses maisons des champs, ne lui avaient pas été ravis, du moins avant sa mort, par l'ingratitude de sa patrie et par la nécessité de ses créanciers. Les rigoles qu'il avait dérobées à l'Anio præceps pour en irriguer ses jardins, qui murmuraient encore sous ses platanes et remplissaient ses portiques champêtres de leur rumeur et de leur fraîcheur; le temple sépulcral qu'il avait élevé à sa fille chérie pour diviniser ses regrets brillait encore à l'horizon de la Sabine comme un appel aux pensées graves et comme une promesse des éternelles réunions; il remplissait sa vie et il célébrait la mort sans savoir encore de quelle mort il devait périr, mais sûr du moins que ce ne serait pas d'une mort honteuse.
Tel était Cicéron au moment où il écrivait cette première Tusculane. Nous allons suivre sa plume jusqu'à la dernière ligne de cette grande vie; elle ne fut qu'un grand travail pour l'immortalité.—Il ne se trompa pas.
Lamartine.