Écartez vos soldats, et demandez à l'illustre république de Gênes si elle reconnaît la légitimité des traités de 1815 qui ont enclavé ses montagnes, ses palais, ses ports, ses vaisseaux dans la monarchie alpestre de la Savoie. Écartez vos soldats, et demandez à la république aristocratique et orientale de Venise si elle reconnaît la légitimité des vallées de Maurienne sur les flots libres de l'Adriatique. Écartez vos soldats, et demandez à Milan s'il reconnaîtra l'aristocratie de Turin: voilà la liberté qui tue trois États libres! C'est la péninsule tout entière qui s'appelle Italie, ce n'est pas la maison de Savoie, éternelle alliée de la maison d'Autriche. Dieu veuille que nous ne préparions pas ainsi à la maison d'Autriche une alliée plus dangereuse un jour contre nous! La clef de nos Alpes ne doit pas être dans les mains d'une monarchie militaire capable de les ouvrir ou de les fermer à son gré sur la France. Restreindre le Piémont, protéger toutes les nationalités italiennes, fédéraliser l'Italie par un lien qui ne serait dans la main de personne; voilà quel aurait dû être le résultat de cette guerre, puisqu'on voulait cette guerre, dont l'heure légitime, c'est-à-dire l'heure inévitable, n'avait pas sonné d'elle-même à l'heure des événements.
Cependant le canon gronde, les hommes jonchent les champs de bataille, le sang demandé par le Piémont lui est prodigué avec largesse, l'Allemagne s'aigrit, la confédération germanique se concerte et se compte, la Prusse hésite entre sa nature prussienne et sa nature allemande, l'Angleterre se concerte entre deux pensées contraires, la Russie regarde et se réjouit en secret de l'affaiblissement des puissances qui la limitent à l'Occident et à l'Orient. La France, comme à l'ordinaire, n'entend plus rien que le bronze, quand ce bronze sonne de la gloire. Que sortira-t-il de cette mêlée où la maison de Savoie a jeté le monde? Dieu seul le sait, Dieu seul est prescient, Dieu seul tire le bien du mal et la justice de l'injustice; puisse-t-il en sortir un jour, non l'ambition du Piémont, mais l'indépendance et l'équilibre de l'Italie par une confédération, et non par un monopole!
III
Revenons aux Tusculanes. Cicéron les écrivait au cœur de cette Italie en armes pour des ambitions qui se disputaient la liberté mourante de Rome; il faisait abstraction des temps pour s'absorber dans les idées éternelles. Faisons comme lui, et suivons-le jusqu'à son dernier trait de plume et à son dernier soupir, dans ses méditations. Un homme quelquefois a plus d'instinct qu'un monde. Lequel est le plus grand après la mort, de César ou de Cicéron qui pense seul à Tusculum, ou de la république qui tombe dépiécée entre les mains de trois ambitieux? Pour moi, c'est Cicéron.
IV
Dans ses secondes Tusculanes, il traite de la douleur; il se demande si c'est un mal de souffrir. Avant de répondre, il ne se dissimule pas combien il lui sera plus difficile de convaincre aussi victorieusement ses lecteurs que ses auditeurs quand il parlait au public.
«L'éloquence, dit-il, est un art populaire. J'écrasais mes contradicteurs par une profusion d'idées et d'images. Que n'ai-je donc pas à craindre aujourd'hui que je m'engage dans un autre genre d'écrire, où le peuple, sur lequel je comptais pour le succès de mes discours, ne peut m'être bon à rien? car il ne faut à la philosophie qu'un petit nombre de juges, et c'est à dessein qu'elle fuit la multitude.»
Son argumentation sur les moyens de vaincre la douleur et de la mépriser, si on la compare au devoir, est un modèle accompli de raisonnements philosophiques; le style semble s'éclaircir dans Cicéron à mesure que la pensée devient plus profonde et plus métaphysique. Il n'y a point de ténèbres dans cette atmosphère de raison et de lucidité. Comme un flambeau dans la nuit, dès qu'il entre dans une obscurité, elle devient lumineuse; Platon est bien loin d'avoir cette netteté de jour dans le style.
Nos philosophes modernes, soit religieux, soit rationnels, n'ont pas au même degré cette clarté; ceux qui s'appuient sur des dogmes ne raisonnent pas, ils imposent leur philosophie; ceux qui s'appuient sur le raisonnement sont froids, secs et argumentateurs. Il manque aux uns la dialectique, aux autres le style du philosophe de Tusculum.