Tout récemment un érudit italien, le cardinal Maï, fureteur obstiné et pieux du Vatican, a retrouvé une faible partie du chef-d'œuvre cicéronien de la République. M. Villemain, digne d'une telle œuvre, a traduit et publié en France ces fragments.

La philosophie, l'éloquence, la politique du grand Romain, méritaient un tel interprète. Espérons que d'autres hasards feront exhumer de ces cendres d'autres débris de Cicéron et de Tacite.

XIV

Autant qu'on en peut juger par les lambeaux de cet ouvrage sur la République, il était à la fois historique, didactique, philosophique, c'est-à-dire que Cicéron appuyait ses théories sur la nature, sur l'expérience, sur l'histoire de Rome. C'était le commentaire sur la république, l'esprit des lois et l'esprit des faits romains.

Nous ne sommes pas plus avancés aujourd'hui en politique que ne l'était Cicéron. Il énumère les trois formes principales de gouvernement des peuples: la monarchie pure, l'aristocratie souveraine, la démocratie ou la souveraineté du peuple; il admet les mérites spéciaux de chacune de ces formes de gouvernement; il trouve la monarchie plus stable, l'aristocratie plus intelligente, la démocratie plus juste; mais il trouve la monarchie plus tyrannique, l'aristocratie plus égoïste, la démocratie plus versatile, plus passionnée et plus ingrate. La meilleure forme de gouvernement lui semble en définitive celle qui, en combinant ces trois modes, a les avantages de tous sans avoir les inconvénients de chacun.

Romain, Cicéron voit dans la constitution romaine la réunion de ces trois forces sociales; les consuls y représentent la monarchie, le sénat y représente l'aristocratie, et les pouvoirs éligibles y représentent le peuple. N'est-ce pas précisément ce que la république représentative offre aux publicistes modernes de plus rationnel et de plus parfait? Seulement les modernes instituent des rois héréditaires au lieu de consuls temporaires, pour éviter le danger des transitions dans le pouvoir monarchique. Mais l'aristocratie patricienne de Rome était si enracinée et si puissante qu'elle ne redoutait pas ces éclipses du pouvoir monarchique dans le changement de ses consuls; et les tribuns du peuple; à leur tour, garantissaient suffisamment les plébéiens des empiétements de l'aristocratie.

Voilà, en ce qui concerne Rome, la politique de Cicéron.

Mais, en ce qui concerne la politique générale, sa théorie est une philosophie pratique tout entière, bien supérieure à celle de Machiavel, de Montesquieu, de Mirabeau, de l'Assemblée constituante elle-même. C'est la théorie de la justice et de la morale absolue appliquée au gouvernement des sociétés politiques. On croit lire Fénelon, moins les utopies chimériques du Télémaque. Fénelon dérivait de Platon, rêveur comme lui; Cicéron dérive d'Aristote, expérimental comme le maître d'Alexandre.

Cette odieuse maxime de nos jours: La petite vertu tue la grande, maxime qui permet de violer la morale, comme on viole la liberté dans les temps de tyrannie, n'était point à l'usage de Cicéron. Sa maxime est la maxime contraire: «La morale est la même pour la vie publique que pour la vie privée, seulement la morale politique est plus grande; mais il n'y a pas deux morales, une pour l'homme, une pour le citoyen, parce qu'il n'y a pas deux consciences.» De là découle pour le citoyen, selon Cicéron, le devoir d'un patriotisme à tout prix, dont il fut lui-même le plus bel exemple.

«Lorsqu'au sortir de mon consulat, je pus déclarer avec serment, devant Rome assemblée, que j'avais sauvé la république, alors que le peuple entier répéta mon serment, j'éprouvais assez de bonheur pour être dédommagé à la fois de toutes les injustices et de toutes les infortunes. Cependant j'ai trouvé dans mes malheurs mêmes plus d'honneur que de peine, moins d'amertume que de gloire; et les regrets des gens de bien ont plus réjoui mon cœur que la joie des méchants ne l'avait attristé. Mais, je le répète, si ma disgrâce avait eu un dénouement moins heureux, de quoi pourrais-je me plaindre?