C'est là enfin qu'il écrivit son chef-d'œuvre, le livre de la République. Par république il entendait, non-seulement la chose publique, mais la politique tout entière, c'est-à-dire l'étude de cet admirable et divin mécanisme moral par lequel les hommes s'organisent en société, se maintiennent en ordre, grandissent en prospérité, se perpétuent en durée, en influence et en gloire.

On conçoit que, de tous les hommes qui écrivirent jamais sur de pareilles matières, Cicéron fut à la fois le plus compétent, le plus éloquent et le plus moral.

Compétent, parce qu'il avait manié la plus grande politique de l'univers pendant les temps les plus orageux de Rome, et qu'il avait vu tomber la république malgré ses efforts sous les factions populaires, puis la liberté sous la soldatesque, puis César sous le poignard d'une impuissante réaction d'honnêtes gens;

Éloquent, parce qu'il était Cicéron;

Moral, parce qu'il était le plus honnête des Romains.

Aussi ce livre de la République passait-il à Rome et en Grèce pour l'apogée du génie, de la philosophie et de la politique de Rome.

C'est ainsi qu'en parlent tous les écrivains du temps. Platon n'avait été qu'un rêveur radical fondant les lois politiques sur des chimères au lieu de les fonder sur des instincts; il prêchait un communisme destructeur de tout individualisme, de toute propriété, de tout travail rémunéré par lui-même, de toute hérédité, de toute famille, et par conséquent de toute société permanente. Il instituait jusqu'à la communauté des femmes, et jusqu'au meurtre légal et obligatoire des enfants; sacriléges contre le cœur humain, dérisions contre la nature, débauches de sophismes, que nous avons vus se renouveler de nos jours par des platoniciens de socialisme à rebours de la nature.

Cicéron ne fut pas dans ce beau livre le Platon, mais le Montesquieu romain; autant au-dessus de Montesquieu que le génie est au-dessus du talent, et que l'éloquence est au-dessus de la sagacité.

Malheureusement ce livre incomparable fut perdu dans le déménagement du monde et dans les cendres de Rome.

À l'époque de l'invasion de l'Italie par les barbares, les manuscrits qui contenaient la richesse intellectuelle de tant de siècles tombèrent dans le mépris de conquérants qui ne savaient ni parler ni lire; et, quand le christianisme vint prendre la place des superstitions et des philosophies antiques, les moines qui recueillirent ces manuscrits se servirent de ces pages pour écrire des ouvrages chrétiens. C'est ce qu'on appelle des palimpsestes, ou manuscrits sur lesquels une seconde écriture recouvre et efface à demi le premier texte.