Son aversion, trop justifiée dans sa personne, contre le gouvernement populaire éclate à toutes les pages. «Il n'est pas d'État à qui je refuse plus péremptoirement le beau nom de république (chose publique) qu'à celui où la multitude est souverainement maîtresse.»

XVI

Les deuxième, troisième, quatrième et cinquième livres, déchirés par les vers, ne nous présentent que des lambeaux; mais chacun de ces lambeaux éclate de quelque vérité lumineuse ou de quelque expression vive qui fait reconnaître le génie d'un sage et d'un politique. Seulement ces pensées n'ont pas le clinquant de Montesquieu ou l'étrangeté de J.-J. Rousseau; c'est du bon sens sur des choses sublimes.

Le livre sixième est heureusement mieux conservé; c'est là qu'on lit, après un entretien sur l'âme et sur ses destinées suprêmes, le songe de Scipion, excursion dans les régions éternelles. Lisez-le tout entier: c'est Cicéron dieu après Cicéron homme; la pensée humaine ne monte pas plus haut.

C'est Scipion qui parle, et qui, après avoir professé la politique de la vertu, chante les récompenses que le ciel réserve aux vrais politiques: lisez toujours. Saint Augustin, qui a commenté le livre de la République de Cicéron, n'est pas plus spiritualiste; le ciel théologique de Fénelon ne s'ouvre pas plus avant aux pas des bienfaiteurs des peuples; la foi des deux grands évêques n'est pas plus ferme ni plus tendre dans l'immortalité de l'âme.

XVII

«Lorsque j'arrivai pour la première fois en Afrique, où j'étais, comme vous le savez, tribun des soldats dans la quatrième légion, sous le consul M. Manilius, je n'eus rien de plus empressé que de me rendre près du roi Masinissa, lié à notre famille par une étroite et bien légitime amitié.

«Dès qu'il me vit, le vieux roi vint m'embrasser en pleurant, puis il leva les yeux au ciel et s'écria: Je te rends grâce, soleil, roi de la nature, et vous tous, dieux immortels, de ce qu'il me soit donné, avant de quitter cette vie, de voir dans mon royaume et à mon foyer P. Cornélius Scipion, dont le nom seul ranime mes vieux ans! Jamais, je vous en atteste, le souvenir de l'excellent ami, de l'invincible héros qui a illustré le nom des Scipions, ne quitte un instant mon esprit...

«Je m'informai ensuite de son royaume, il me parla de notre république, et la journée entière s'écoula dans un entretien sans cesse renaissant...

«Après un repas d'une magnificence royale, nous conversâmes encore jusque fort avant dans la nuit; le vieux roi ne parlait que de Scipion l'Africain, dont il rappelait toutes les actions et même les paroles. Nous nous retirâmes enfin pour prendre du repos. Accablé par la fatigue de la route et par la longueur de cette veille, je tombai bientôt dans un sommeil plus profond que de coutume; tout à coup une apparition s'offrit à mon esprit, tout plein encore de l'objet de nos entretiens; c'est la vertu de nos pensées et de nos discours d'amener pendant le sommeil des illusions semblables à celles dont parle Ennius.